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Another Place – L’exil en promenade sonore

Another Place est une balade sonore qui fait des auditeurs et auditrices des étrangers et des étrangères dans leur propre ville. Réalisée en collaboration avec Victoria Lupton, productrice artistique, metteuse en scène et performeuse britannique et Tim Bamber, concepteur sonore, cette création nous fait entendre le récit de Doha Hassan et, à travers sa voix, celles de millions de personnes ayant trouvé refuge en Europe. Doha Hassan est une jeune journaliste et auteure syro-palestinienne qui, après avoir vécu et travaillé à Damas et à Beyrouth, s’est exilée à Berlin. Elle relate ici sa vie de réfugiée en Allemagne : son quotidien, son identité transformée par l’exil et les enjeux de domination propres à l’usage de la langue. Fait rare, elle s’exprime librement, sans être coupée au montage par les rédactions traitant de « la question des réfugié·es ».

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Pouvez-vous nous parler de votre parcours de vie ? Qu’est-ce qui vous a menée en Europe, à Berlin ?

Doha : C’est une longue histoire. Le voyage que je raconte a commencé bien avant l’année 2011 et la révolte syrienne. En 1948, mes grands-parents ont été contraints de quitter la Palestine et ils se sont rendus au Koweït. Quand la guerre du Golfe a débuté, notre famille a dû déménager à Damas, en Syrie. Quelques années plus tard, la révolution a éclaté dans mon pays. J’ai été arrêtée en 2011 car je couvrais les manifestations en tant que reporter. J’ai en quelque sorte été forcée de quitter Damas. J’ai travaillé à Beyrouth durant presque deux ans, c’est là que Victoria et moi nous sommes rencontrées. Je suis tout de même retournée brièvement en Syrie en 2013, à Alep et à Raqqa pour rendre compte de la guerre qui se déroulait là-bas. En 2015, j’ai finalement dû quitter le Liban à cause de mes papiers – je suis Syro-Palestinienne. J’ai déménagé à Berlin.

Pourquoi avez-vous décidé de raconter votre récit à travers une promenade sonore ?

Doha : En fait, l’idée est venue de Victoria. J’étais en train d’écrire le récit de mon voyage et Victoria m’a parlé d’une balade sonore et l’idée m’a plu.

Victoria Lupton : Ce projet traite des questions de déplacement, de migration, de mouvement. J’ai donc pensé qu’il était pertinent que le public se déplace afin qu’il découvre par lui-même des nouveaux recoins de sa propre ville. Les récits migratoires, et l’histoire de Doha en particulier, s’accompagnent d’un sentiment de déplacement incessant. Au début de la promenade, l’auditeur reçoit le plan du parcours et il est invité à mettre des écouteurs. La piste composée par notre concepteur sonore Tim Bamber est complexe et mêle des sons en provenance de Bruxelles, de Damas, de Beyrouth et de Berlin afin de rendre compte des différentes étapes du voyage de Doha. L’idée est de permettre aux auditeurs se baladant dans leur propre ville de se sentir soudainement transportés dans une autre cité, de créer le trouble afin qu’ils se sentent perdus, comme s’ils étaient à la fois dans leur ville et ailleurs.

Another Place a également été diffusé dans le cadre de Nuit Blanche à Bruxelles, le 1er octobre 2016. A cette occasion, vous avez adapté la balade sonore londonienne au quartier européen où s’est tenue la nouvelle édition de l’événement. Quels étaient les défis de ce nouveau parcours ?

Victoria : À Londres, pour la première version du projet, nous avons collaboré avec le Royal Court Theatre et Lift, le festival international de théâtre. La promenade se terminait devant l’ambassade syrienne. Le bâtiment a été évacué il y a quatre ans, il est décrépi et triste, et nous voulions prendre cette direction particulière. À Bruxelles, le défi était d’adapter le projet au quartier européen. Ce nouveau parcours nous a semblé très pertinent vu que la politique de l’Union européenne joue un rôle fondamental dans le destin des réfugiés. Nous aimons cette zone, elle est intéressante. Il y a ces énormes bâtiments neufs et très imposants mais peu de gens y vivent réellement. Il y a très peu de vie urbaine hormis la présence des employés qui y travaillent. Nous avons immédiatement pensé qu’il y avait là une forme de déplacement très intéressante. La nuit, les rues sont complètement désertes. Et c’est à ce moment de la journée que le public a vécu cette expérience sonore à Nuit Blanche. Les promeneurs ont pu entendre des sons venant de Damas, de Beyrouth et de Berlin tout en arpentant ces immenses rues dépeuplées ornées des symboles de la puissance européenne.

Tim, comment avez-vous travaillé la conception sonore du projet à partir du texte de Doha ?

Tim Bamber : Le vrai défi était de faire simple ! De nombreuses balades audioguidées combinent des couches de créations sonores avec des voix et de la musique. Ma première impression après avoir lu le texte était qu’il était tellement puissant que toute conception sonore additionnelle devait, avant tout, ne pas détourner l’attention portée au texte. Durant une balade audioguidée, le public doit prendre en compte beaucoup d’éléments (suivre le fil de l’histoire, être attentif à l’environnement traversé) et contrairement à une installation, il est impossible de fournir une complexité sonore avec des écouteurs, surtout lorsqu’on sait que peu de gens sont équipés d’écouteurs de qualité.

La balade est tout de même constituée de diverses trames sonores. Comment avez-vous agencés les sons venant de Damas, Beyrouth, Berlin et Bruxelles ?

Tim : Dès le départ, nous voulions étendre le concept de déplacement à Bruxelles afin que l’auditeur puisse entendre des sons « fantômes » de sa propre ville ainsi que les villes traversées par Doha. D’un point de vue technique, le field recording bruxellois agit comme une toile de fond sur laquelle nous avons pu assembler les autres couches, les faire entrer et sortir subtilement afin d’activer uniquement une attention subconsciente. Le vrai défi était d’assembler tous ces sons venant de Bruxelles, Beyrouth, Berlin et Damas sans que l’écoute générale ne devienne confuse.

En tant qu’auditrices et auditeurs, nous sommes immergé·es dans le récit de Doha. C’est comme si nous étions dans sa tête et que nous l’accompagnions dans son parcours au fil de la promenade. Est-ce pour créer cet effet d’immersion que vous avez réalisé des prises de son en binaural ?

Tim : Malheureusement, il n’a pas été possible de tout enregistrer en binaural. Nous avons obtenu des sons en provenance de Damas pour lesquels il nous était impossible d’obtenir une version binaurale et nous n’avions pas la possibilité de nous rendre sur place. Nous avons tout de même enregistré certains panoramiques de voix et d’effets en binaural, tels les sons d’authentiques manifestations à Damas ou encore le défilement de voitures dont les enceintes crachent de la musique Dabkeh (danse folklorique circulaire pratiquée au Proche-Orient).

Les liens tissés entre la voix de la narratrice et la voix de Doha nous interpellent en tant qu’auditeur. Nous sommes témoins de vos interrogations, des enjeux de traduction, nous devinons également une sorte d’avertissement. A plusieurs reprises, Doha interrompt Victoria, la narratrice, en disant : « Ce ne sont pas mes mots, reviens à mes mots ». Pourquoi avez-vous décidé de garder ces réflexions dans la version finale ?

Doha : Durant la réalisation, Victoria et moi évoquions la problématique de la langue. C’est une question cruciale et elle l’est d’autant plus aujourd’hui que des milliers de réfugiés sont arrivés en Europe. Lorsqu’ils confient leurs histoires aux médias, celles-ci sont traduites et quelque chose d’important se perd dans le message, dans leur récit. Nous voulions clarifier cet enjeu.

Victoria : Je pense qu’une forme de violence est inhérente à la traduction. Et comme le dit Doha, c’est particulièrement le cas en ce moment en Europe. Les réfugiés arrivent ici et ils ne parlent pas la langue du pays, il est très difficile pour eux de s’exprimer. Il y a une forme de pouvoir qui s’exerce à travers la langue. J’étais très consciente de la position de pouvoir que j’exerçais en étant la porte-parole de Doha. En tant que narratrice je parle comme si j’étais Doha. J’ai traduit ses mots et je les dis. C’est un peu comme si je devenais Doha. Je pense que nous voulions toutes les deux questionner ce pouvoir et nous en défaire afin qu’apparaisse l’ambiguïté de tout ce processus, de cette tentative d’articulation des faits. Je pense également que cela reflète le texte initial écrit par Doha. [Victoria regarde Doha] Je ne voudrais pas mettre mes mots dans ta bouche… C’est ce que je fais tout le temps ! [Rires] Je pense que le texte de Doha est ambivalent. Doha dit quelque chose, puis elle n’est plus certaine que c’est la bonne chose à dire. Je pense que lorsque Doha m’interrompt, elle s’interrompt peut-être aussi elle-même dans ses propres réflexions.

Victoria est à la fois narratrice et guide de la balade. Comment avez-vous travaillé les voix ?

Tim : Avec la présence de toutes ces trames sonores, il était important de s’assurer que les voix restent claires, particulièrement pour les indications d’orientation. Il fallait que ces interpellations soient frappantes afin que l’auditeur suive le parcours de la balade et ne se perde pas en chemin ! La voix mono dans les écouteurs crée un effet psychologique, comme si cette voix venait « de l’intérieur » de la tête de l’auditeur. Il fallait aussi que le texte, qui est un monologue, ne se perde pas au mixage. Nous avons donc ajouté un simple effet de réverbération sur la voix de Victoria lorsqu’elle indique la chemin à suivre. Cela lui confère une présence stéréo qui fait réellement ressortir la voix. D’ailleurs, cet effet sonore a permis à la voix de la guide de s’imposer, cela fait écho à la relation de pouvoir évoquée à travers la question du langage et du rôle du traducteur. Cet effet nous a incité à créer un personnage à part entière que Doha ne cesse d’interrompre et de contester.

Avez-vous été inspiré·es par d’autres balades sonores ? Victoria vient du monde de la scène, certaines œuvres théâtrales vous ont-elles influencées ?

Victoria : Les promenades sonores de Janet Cardiff ont été une source d’inspiration, tant pour ce qui relève du travail de stratification du son provenant de l’espace environnant que pour la construction narrative ou encore le style qui relève de la performance. Ces balades sont composées de récits fragmentés et attrayants que l’on tente de grappiller sans parvenir à les atteindre réellement. Cela est notamment dû au fait que nous nous référons continuellement à l’environnement réel qui nous entoure. C’est une expérience totale. Ces balades comportent un sens du drame presque désuet. La performance de Janet Cardiff se fait urgente, douce, agressive… elle joue avec l’auditeur. Enfin, la conception sonore de la pièce de théâtre The Encounter de la compagnie Complicite était également importante pour moi.

Tim : Les promenades audioguidées posent un problème logistique spécifique : le narrateur guide le public mais les auditeurs marchent à des vitesses différentes. Actuellement, les applications pour promenades sonores ont l’avantage de recourir au GPS. Comme c’est le cas pour beaucoup d’artistes, tels Alison Ballard ou Duncan Speakman, l’accès à une expérience linéaire est importante pour nous et nous avons opté pour une approche plus « douce » de cette question de l’orientation. Mais la création d’une balade sonore comporte une embûche supplémentaire : certains projets tendent à imposer le récit, la voix, dans l’environnement (qui devient par conséquent anecdotique) ou à l’extrême inverse, d’autres projets puisent tout leur contenu dans l’environnement. Ce qui me plaît dans Another Place, et c’est le cas aussi pour les promenades sonores produites par Platform et Liberate Tate, c’est l’association explicite du récit personnel de Doha et des enjeux liés à l’espace.

Dans Another Place, vous évoquez les mécanismes de défense mis en place par les personnes exilées : la recherche obsessionnelle de familiarité pour parvenir à faire face à l’inconnu ou encore les problèmes de langue que vous interprétez comme une résistance à l’adaptation car il est difficile d’accepter l’exil, de vivre dans un pays qui n’est pas le sien. Pensez-vous que ce projet artistique vous aide à vous rapprocher de la réalité qui vous entoure ?

Doha : Bien sûr, cela m’aide d’écrire et de faire entendre ce que les réfugiés vivent, les situations qu’ils traversent. Écrire me permet de faire sortir mes angoisses, mais au fond je ne pense pas que cela changera quoique ce soit. Cela fait un an que je vis en Europe, je découvre encore où je vais. Je ne sais pas si je dois rester à Berlin ou partir. Je ne sais pas si je dois être plus patiente, me laisser plus de temps. Je ne sais pas où aller. Si je me rends ailleurs je me sentirais peut-être pareille là-bas… Je ne sais pas où est ma maison maintenant. Mais ce n’est pas uniquement mon histoire, c’est l’histoire de millions de personnes aujourd’hui. C’est cela qu’il faut retenir, c’est cela qui compte.

À la fin de la promenade londonienne, Victoria invite les auditeurs à lancer leur exemplaire du parcours au pied de la porte d’entrée de l’ambassade syrienne. Doha l’interrompt immédiatement en lui disant de ne pas le faire, que cela ne changera rien et que votre travail s’arrête là. Pourquoi vouloir terminer de la sorte ?

Doha : Nous avons longuement discuté de cette fin avec Victoria. La crise en Syrie dure depuis cinq ans maintenant, le monde entier est au courant de ce qui s’y passe. Des personnes sont assassinées et arrêtées tous les jours, mais rien ne bouge. Personne ne vient en aide, personne n’a trouvé la solution pour mettre fin à cette crise. Des personnes posent des petits actes symboliques tels que peindre une œuvre ou jeter le plan du parcours d’une balade sonore devant une ambassade. Cela est bien dans un certain sens, mais je pense qu’à travers ces petits actes les personnes se sentent satisfaites et elles oublient que la situation reste inchangée là-bas en Syrie. Plus tard, un autre événement important se produira dans le monde et les gens recommenceront leurs actions symboliques. Ils présenteront une performance à ce sujet et puis ils oublieront aussi cette nouvelle crise en rentrant chez eux le soir, mais les événements se poursuivront toujours là-bas. Voilà pourquoi je pense que ce type d’action est inutile.

Victoria : Mais cela devait être dit, tu sais. À Londres, la balade se termine devant l’ambassade syrienne. Je ressentais le besoin de faire quelque chose. Nous nous tenions devant l’ambassade, nous pouvions pour ainsi dire entendre le parti Baas. Si nous n’avions rien fait cela aurait été perçu comme si nous cautionnions ou soutenions ce régime. Personnellement, je sentais qu’il fallait faire quelque chose, Doha pensait que cela ne servirait à rien. Les gens nous ont envoyé des photos de centaines de boules de papier froissé se trouvant au bas de la cage d’escalier de l’ambassade syrienne. Nous savons donc que les auditeurs ont lancé leurs exemplaires du parcours à la fin de la balade à Londres.

Doha, vous vivez à Berlin aujourd’hui. Parvenez-vous à envisager l’avenir, à faire des projets ?

Doha : Je ne sais pas. Je vis au jour le jour à présent. Je devrais faire des plans pour l’avenir, je pense. J’ai 31 ans maintenant… Mais peut-être que soudainement quelque chose va changer et je devrai encore me rendre dans un autre pays, donc je ne sais pas de quoi mon avenir est fait. Je ne le sais vraiment pas.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Sarah Segura.

Source : Syntone (www.syntone.fr)

http://syntone.fr/another-place-lexil-en-promenade-audioguidee/

Cet article est édité sous license CC BY-NC

La balade sonore est disponible en ligne en anglais.

Version londonienne:
https://soundcloud.com/anotherplaceaudiowalk/another-place

Version bruxelloise, dans le quartier européen :
https://soundcloud.com/anotherplaceaudiowalk/another-place-brx