Imprimer cet article Imprimer cet article

Beaux Jeunes Monstres, les dessous d’une fiction qui marche

Avec Beaux Jeunes Monstres, Florent Barat et Sébastien Schmitz dépoussièrent la fiction radiophonique avec une série décapante qui nous plonge dans la tête d’un handicapé (infirme moteur cérébral). De sa naissance à sa révolte, on est à l’écoute de sa voix intérieure, des voix qui résonnent dans son ciboulot, de la voie qu’il trace pour son envol. Décryptage.

Au début était le verbe

À la genèse de cette oeuvre atypique, un texte qui ne l’est pas moins. Florent Barat a travaillé pendant des années dans le milieu du handicap. Là, il a croisé des jeunes coincés dans leurs corps, coincés dans leurs têtes, dont l’intelligence ne peut s’échapper qu’au travers d’un regard partagé. Il a su les comprendre, et a voulu un jour leur rendre un hommage. Un hommage sans la pitié dangereuse, avec l’humour, le respect de celui qui a vécu avec, avec une saveur de franche camaraderie, et donc d’égalité. Florent Barat commence son écriture et obtient le soutient de la bourse Beaumarchais, l’une des rares dédiées aux scénarios de fiction radiophonique. Il a une résidence d’écriture, en solo. Son travail était déjà avancé, il l’a repris, et l’a re-« rédiger », digérer au dictaphone. Dans Beaux Jeunes Monstres, tout a été dit. Puis retranscrit. Ce qui donne au texte cette saveur d’oralité, de spontanéité.

Le choix des voix

Le texte était pensé au départ comme un monologue, où tous les personnages seraient interprétés par une seule voix, celle qui résonne dans la tête du jeune handicapé, Willy.  Une fois le duo de réalisation créé avec le musicien et homme de radio Sébastien Schmitz, une autre vision s’installe. Sébastien propose une comédienne pour le rôle premier, Deborah Rouach (connue pour son rôle premier dans le Cendrillon de Pommerat ), une voix de femme pour jouer l’enfance, l’adolescence.  Sa mission : enregistrer en deux jours l’ensemble des 5 épisodes. Avec un enjeu, celui de maintenir le même ton, le même timbre, de frapper juste, tout en multipliant les émotions. On sent que la comédienne aime la performance, jouer avec le texte, jouer avec sa voix pour donner chair à Willy. Et c’est réussi, elle nous guide et on la suit. Si vous écoutez, vous verrez…

Le reste du casting est un mélange entre comédiens issus du théâtre, et des non comédiens qui ont parfois la capacité de ne pas faire entendre le jeu. Des handicapés participent également au tournage.  Un élément très important pour l’auteur : faire entendre ces voix, même si parfois elles sont incompréhensibles. Ces acteurs donnent un aspect documentaire à la fiction, et leur présence lors de l’avant-première de la pièce radiophonique fut à la fois une émouvante récompense et un véritable moment où l’on casse les barrières. On entendit ainsi dans la salle leurs réactions à l’histoire et parfois aussi à leurs propres voix. Une barrière entre réel et imaginaire que la présence de la voix de Mehdi Khelfat, présentateur officiel de la matinale de la RTBF, vient encore troubler. Effet de réel, mise en abîme, et surtout parodie malicieuse, Beaux Jeunes Monstres pousse tout un chacun à réfléchir sans se départir d’un petit sourire en coin.

La mise au monde

Dans ses premières versions de travail, le montage de Beaux Jeunes Monstres collait au texte, en était une version «  sonore  », intégrale.  Le temps de l’écoute arrive. De la critique. De la réflexion. Il y a quelque chose qui cloche. Le monologue est entrecoupé de scènes de vie qui ne fonctionnent pas toujours. Chaque élément pris individuellement est de qualité, mais la juxtaposition n’est pas heureuse. S’en suit un travail d’essais, d’erreurs, d’acceptation de la coupe dans le texte. La mise en ondes devient plus elliptique, laissant plus de place à l’auditeur.  Les scènes de vie deviennent parfois des réminiscences, des rêves nous laissant imaginer la répétition du même, l’étouffant quotidien.
La musique rentre également en jeu pour nous immerger dans ce conte contemporain qui prend aux tripes et suscite immanquablement l’émotion. La création musicale de Sébastien Schmitz rythme d’électro paroles et scènes, elle est une pulsation quasi-cardiaque qui entre dans nos corps et nous permet de nous identifier au personnage principal. Le Skeleton band, un groupe qui collabore régulièrement avec Le Collectif Wow  ! nous gratifie d’un titre original, où une voix aérienne accompagne l’élévation de nos sentiments. Enfin, au coeur de la fiction, le choeur. Tout d’abord constitué de l’ensemble des voix des comédiens, il a fini par être chanté par les deux réalisateurs eux-mêmes, comme une autre voix qui s’adresserait au personnage principal, la leur. On sent dans ce chant qu’ils aiment ce personnage, et c’est peut-être tout simplement pour cela que cette fiction marche. Parce qu’ils veulent défendre Willy, le faire entendre, capter l’auditeur et croire avec lui que Willy, «  wheeling  », peut se lever et marcher.

De la radio à la scène  ?

Le Collectif Wow  ! a pris la bien bonne habitude de transposer ses créations sur scène, dans une radio qui se rend soudainement visible. En février, les ateliers claus avaient accueilli une présentation live du premier épisode. Ils accueilleront pour les 20 ans de l’Atelier de création Sonore Radiophonique, le 24 septembre 2016, une version de 30 minutes, diffusée en direct sur Radio Panik.

Guillaume Abgrall

L’ensemble des épisodes est disponible ici  : lecollectifwow.be/Beaux-Jeunes-Monstres-36