Imprimer cet article Imprimer cet article

La Belgique et la prolifération nucléaire – Du rêve nucléaire belge au cauchemar de la prolifération

Le 28 novembre 2017, dans le cadre de la programmation (DO NOT) LOOK AT THE FLASH (Filmer à tout prix, 17ème édition) qui s’est tenue à la CINEMATEK de Bruxelles, le film Snake Dance de Manu Riche et Patrick Marnham (Belgique, 2012, 75 minutes) a été projeté. A la suite de ce film, Luc Barbé, spécialiste de questions nucléaires et auteur du livre La Belgique et la bombe, a fait un court exposé à propos de ce sujet – dont il est aussi question dans le film de Riche et Marnham. Pour clôturer la soirée, un certain nombre de questions, posées par la programmatrice Stefanie Bodien et le public, ont permis d’approfondir cette thématique trop souvent passée sous silence, que ce soit en Belgique ou ailleurs.

Voici un article de Barbé qui résume en quelques paragraphes son livre.

Que les premières bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki ont été produites grâce à de l’uranium du Congo belge est assez connu. Mais est-ce la seule contribution belge aux programmes nucléaires militaires ? Luc Barbé, formateur et consultant indépendant et chercheur associé d’Etopia, s’est posé la question et a fait une recherche innovatrice. Il a analysé les programmes d’armement nucléaire d’une quinzaine de pays et regardé chaque fois s’il y a eu une contribution belge, par exemple la fourniture de technologie nucléaire par une entreprise belge. Barbé a fouillé des dizaines de livres, des sites web et des archives et les résultats de ses travaux sont bouleversants. La Belgique n’a pas uniquement aidé les Etats-Unis et la Grande-Bretagne à se procurer la bombe atomique, mais a joué un rôle dans le programme nucléaire militaire d’une dizaine d’autres pays, en général avec l’approbation du gouvernement belge. Tout ceci en toute discrétion. Il s’agit de la France, de l’Allemagne nazi, l’Iraq, l’Iran, la Libye, Israël, la Corée du Sud, la Taiwan et le Pakistan. Barbé traite dans son livre pays par pays, raconte l’histoire de la prolifération nucléaire et fait une analyse des tensions au Moyen-Orient avec une attention particulière pour l’armement nucléaire. Il termine par des recommandations concrètes.

De l’uranium congolais pour les Américains et les Anglais

La mine de Shinkolobwe au Congo a été pendant des années la mine la plus importante d’uranium dans le monde entier. Union Minière a été pendant dix ans le fournisseur d’uranium le plus important des Etats-Unis qui ont donc construit des centaines d’armes nucléaires grâce à l’uranium congolais. Dès ce premier dossier, on trouve des procédures et mécanismes qu’on retrouvera à d’autres moments de l’histoire de la prolifération nucléaire. Une entreprise privée qui met le gouvernement (belge) devant des faits accomplis, un accord secret et le Premier ministre (Gaston Eyskens) qui ment aux parlementaires sur l’existence de cet accord.

Le Mossad à Olen

Le livre contient plusieurs pages de notre histoire qui ne sont que peu ou même pas connus. Par exemple l’opération Plumbat, une opération magistrale du Mossad, le service de renseignement israélien, pour se procurer 200 tonnes uranium d’Union Minière, en utilisant des entreprises écran allemandes et italiennes. Ce chapitre se lit comme un thriller. Une partie des bombes atomiques israéliennes a donc été produite grâce à de l’uranium congolais vendu par Union Minière.

Belgonucleaire et le Centre d’étude de l’énergie nucléaire

Ce sont deux « enfants » du rêve nucléaire belge. Dans les années ’50 et ’60 il y avait une euphorie sur le nucléaire dans notre pays qui était encore plus grande que par exemple l’euphorie « dot com » d’il y a quelques années. Le CEN devenait vite un centre de recherche de niveau mondial. Dès 1971, le CEN était actionnaire (50%) de Belgonucleaire. Le CEN et Belgonucleaire deviennent des experts dans la technologie du plutonium et l’utilisent pour produire du combustible nucléaire pour des centrales nucléaires (le MOX). Mais le plutonium est également utilisé pour la fabrication des bombes nucléaires. Luc Barbé a eu accès à une partie des archives de Belgonucleaire et y a passé des journées pour les éplucher. Pas un mot sur les risques de prolifération nucléaire. Pas un administrateur du CEN qui parle de la sécurité internationale. Interpellant.

Belgonucleaire a fourni de la technologie le know-how en matière de plutonium au Pakistan et deux autres pays qui ont eu pendant des années un programme nucléaire militaire caché, la Corée du Sud et Taiwan. Belgonucleaire a également été le « consultant nucléaire » de Mohammed Khaddafi, – qui essayait également de se doter de la bombe. Sous pression des États-Unis, Belgonucleaire a dû se retirer des projets libyens. Étonnant, non ? Une entreprise belge, propriétaire pour 50% d’un institut de recherche public, a donc diffusé pendant des années du know-how nucléaire sensible vers des pays ayant un programma nucléaire militaire.

Le CEN a mené une mission importante au Pakistan en 1986, mission dont Luc Barbé relève pour la première fois les détails. Le Pakistan n’a jamais signé le Traité de non prolifération et à cette époque il n’y avait pas le moindre doute que le Pakistan voulait coûte que coûte la bombe. Le CEN y a rencontré le top de l’establishment nucléaire, qui avait comme première mission de fabriquer une bombe atomique. Autre dossier énigmatique : le professeur Brabers du KULeuven, « mentor » d’A.Q. Khan, le père de la prolifération nucléaire, a entretenu des contacts avec Khan pendant des années : visites au Pakistan, premier recteur d’un institut de recherche de Khan, etc.

Le CEN et Belgonucleaire ont conclu en 2010 un accord de coopération avec la Chine portant notamment sur le transfert de know-how dans le domaine du plutonium. La Chine a dans le passé transféré en cachette de la technologie nucléaire à des pays comme l’Iran, le Pakistan et la Corée du Nord. On n’apprend apparemment jamais.

L’Iran

Plusieurs entreprises belges ont fourni les dernières années à l’Iran des biens et technologies « dual use » ou « double usage » (civil et militaire). Dans un des dossiers, la Sûreté de l’État a été tellement négligente que le patron a dû démissionner. Barbé raconte en détail ces dossiers et montre le manque de coopération entre les différentes administrations et le fait que trop souvent l’aspect commercial prime sur la sécurité internationale. La lutte contre la prolifération nucléaire n’est donc pas terminée et la tension entre les intérêts commerciaux et la sécurité internationale reste importante.

Israël et la bombe

Le livre donne un résumé de l’histoire de la bombe israélienne et décrit la stratégie d’ambiguïté du pays en la matière. Israël est la seule puissance nucléaire qui refuse de dire si elle dispose de la bombe ou pas. Une doctrine qui est jusqu’aujourd’hui payante. Mais l’Iran pourrait changer la donne. Barbé estime comme de nombreux experts que l’Iran essaie de se doter de la bombe atomique. Il craint une attaque israélienne sur l’Iran, attaque qui n’arrêterait pas le programme nucléaire iranien, au contraire. L’auteur fait le lien entre l’Holocauste et l’arme nucléaire israélien, une approche originale et – en même temps – interpellante.

Janus

Un des éléments les plus importants du livre est le constat que les tentatives de séparer le nucléaire civil et le nucléaire militaire ont été un échec total. Pays après pays, ils ont utilisé leur programme nucléaire civil comme paravent derrière lequel un programme nucléaire militaire – le véritable enjeu – était caché : la France, la Libye, Israël, Iraq, Iran, le Pakistan, la Corée du Sud, Taiwan, l’Afrique du Sud, le Brésil, l’Argentine.. . Il n’y pas d’ « uranium civil » et d’ « uranium militaire ». Les deux aspects sont liés. La technologie nucléaire est une technologie Janus. C’est même pire. La politique internationale est contradictoire, et cela depuis un demi-siècle. Le traité de non-prolifération et l’Agence Internationale d’Énergie Nucléaire sont des moteurs de diffusion de technologie nucléaire (civile), mais de cette manière ils augmentent donc le risque de prolifération nucléaire, tant que le même traité et l’Agence sont censés de limiter la prolifération nucléaire ! Cette contradiction intrinsèque a été source de problèmes pendant un demi-siècle.

L’armement nucléaire et la démocratie

Dans aucun pays le parlement n’a donné son feu vert pour un programme nucléaire militaire. Partout ce sont quelques hommes politiques (souvent en concertation avec des militaires) qui en ont décidé. Dans chaque programme nucléaire militaire, les principes élémentaires de la démocratie ont été bafoués. L’histoire de la prolifération nucléaire est parsemée de manipulations, intrigues et mensonges. Et cela au plus haut niveau, au niveau des présidents et premiers ministres. C’est comme si la course vers la bombe faisait évaporer le dernier brin d’éthique et de déontologie. Nous citoyens, ne devons-nous pas essayer d’y mettre fin afin de mettre la politique étrangère et de sécurité dans le périmètre de la démocratie ?

L’espoir

Le discours sur les armes nucléaires a beaucoup changé beaucoup ces vingt dernières années. De plus en plus d’hommes et de femmes politiques ainsi que des militaires ( !) disent ouvertement qu’il faut détruire toutes les armes nucléaires. Tant que les cinq membres du Conseil de sécurité ont des bombes atomiques, d’autres pays en voudront aussi. Dans le nouvel ordre international, la prolifération nucléaire est devenue immaîtrisable et très dangereuse.

Recommandations

Le livre en contient beaucoup. Limitons-nous aux plus importantes.

L’auteur plaide fermement pour des recherches historiques dans le domaine. Car il y a encore de nombreuses pages de l’histoire nucléaire belge qui ne sont pas connus. Le Centre d’Etude et de Documentation Guerre et Sociétés contemporaines (CEGES) pourrait jouer ici un rôle central. L’entreprise privée Union Minière – aujourd’hui Umicore – a demandé à des historiens indépendants d’écrire son histoire, tant qu’elle n’était pas obligée de le faire. Un exemple à suivre par le CEN et Belgonucleaire.

Quelle est la mission du CEN ? Pourquoi n’y a-t-il pas un contrat de gestion avec l’État fédéral ? Ne faut-il pas supprimer le projet « MOX » en Chine ? L’auteur plaide pour mettre fin à la diffusion de la technologie du plutonium.

La politique en matière de l’exportation de biens et technologies nucléaires doit être renforcée. Barbé fait plusieurs propositions concrètes innovantes.

La Belgique devrait faire tout pour enlever les armes nucléaires à Kleine Brogel. Question de montrer le bon exemple au reste du monde.

N’avons–nous pas une dette vis-à-vis du Congo ? Le site de Shinkolobwe est pollué et les habitants courent le risque de problèmes de santé. Assainissons ce site aussi vite que possible et prévoyons une indemnité pour les habitants.

Au niveau international, il y a un travail énorme qui nous attend : la réforme du traité de non-prolifération et de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique, la réduction du nombre d’armes nucléaires pour les éliminer définitivement. Un travail de Sisyphe ? Barbé n’est pas d’accord. Il estime que l’assise pour une telle politique – aussi dans les lieux de pouvoir – est plus grande que jamais. Un monde sans armes nucléaires n’est plus une utopie. C’est un objectif réalisable et sa réalisation dépendra de nous tous.

Luc Barbé

Informations pratiques : le livre est disponible dans des librairies ou peut être commandé chez Etopia (info@etopia.be).