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Comment le discours médiatique influe-t-il sur nous ?

Décryptage

Lorsqu’on s’informe en écoutant, regardant ou lisant les médias, on s’intéresse au contenu de l’information, qui est le message principal. Mais sa mise en forme est, elle aussi, porteuse de messages, en filigrane, plus discrets, qui influent sur notre mode de pensée. De quelle manière l’influence-t-il ? Comment l’identifier ? Quel rôle y joue le langage utilisé dans les médias ? Pour citer Isabelle Stengers : « Les mots n’ont pas le pouvoir de répondre à la question que nous imposent les menaces globales […]. Mais ils peuvent […] contribuer à formuler cette question sur un mode qui force à penser ce que requiert la possibilité d’un avenir1».

Alterna

« apaga la tele » by alterna is licensed under CC BY-NC-ND 2.0

Christine Servais, chercheuse en Sciences de l’Information et de la Communication à l’ULg, et spécialisée dans l’analyse du discours des médias, a analysé l’énonciation journalistique et ses effets sur les représentations collectives et sur le comportement attendu des spectateurs. En identifiant les caractéristiques de l’énonciation journalistique dans les grands médias, elle montre quel type de public cela tend à définir et souligne la responsabilité de chacun dans cette configuration, aussi bien en tant qu’acteur des médias qu’en tant que récepteur. Nous tentons ici de résumer sa pensée à partir de deux articles : « Énonciation journalistique et espace public : une hégémonie pleine de voix ? »2 et « Appel au peuple/appel du public : décrire la réception comme une adresse »3.

Les médias ont pour vocation de communiquer des informations que nous ne possédons pas et qui concernent un collectif plus large que notre réseau de connaissances directes. Ils sélectionnent ce qui est important dans l’immensité des événements qui ont lieu quotidiennement pour donner à voir ce qu’il faut savoir. Les journalistes ont un rôle de porte-parole pour la population. Ils véhiculent ce que le peuple est supposé vouloir savoir et vouloir dire. En rendant commun un ensemble d’informations, les médias créent du « collectif ». En plus d’être une médiation entre l’événement et le public, le traitement de l’information par les médias est aussi une médiation entre le spectateur individuel et le collectif. De cette manière, il s’agit aussi d’une expérience politique.

Le rôle des médias dans la construction des représentations dominantes

Le rôle de porte-parole ou d’intermédiaire du journaliste censé représenter le peuple peut être une manière de se déresponsabiliser par rapport à ce qui est dit. Il prétend parler au nom d’un ‘nous’ qu’il ne représente pas forcément. Plus encore, l’emploi du ‘nous’ ou du ‘on’ duquel se revendique le journaliste a généralement comme résultat de légitimer une vérité sous couvert de désigner une appartenance commune qui n’est pas réelle. Ce type de discours nous dit: “Tu dois répondre de ce que j’affirme, mais en fait tu ne peux en répondre mais seulement t’y soumettre, car il n’y a pas d’autre lieu d’où en répondre.” Dans cette optique, la passivité des destinataires ne serait pas, comme on l’affirme souvent, un simple manque de recul critique de la part de la population, mais constituerait la réponse appropriée et attendue à un discours qui se soutient d’une “opinion reçue” dont on prétend qu’elle serait la seule forme du “nous” qui énonce une domination comme consensus”4.

Cette analyse fait écho au consentement diffus qui peut s’observer auprès du public. Pourquoi ? D’une part parce que les médias ne donnent généralement pas les moyens de comprendre les enjeux des situations qui sont montrées, d’autre part parce qu’à travers le dispositif de mise en forme des informations, le consensus est ce que l’on attend du public.

La place du spectateur 

Dans chaque contenu médiatique, il y a un dispositif spécifique qui détermine le contenu ainsi que la manière de le présenter. Et ce dispositif influe sur nos représentations, sur notre comportement par rapport aux informations reçues. Prenons pour exemple l’émission Enquêtes diffusée sur RTL TVI, analysée par Christine Servais dans son travail. L’émission prétend à l’objectivité par une forme de transparence absolue. Le dispositif pourrait se résumer par la formule ‘tout à voir et rien à voir’. Dans cette émission, personne ne prend la responsabilité de l’énoncé sur le monde qui est présenté. Les images sont montrées « brutes ». L’univers qu’on nous présente n’est pas peuplé, il est exclusivement physique.

La place assignée au public est celle de spectateur à qui l’on donne à voir des situations « telles qu’elles sont ». En fin de compte, ce dispositif a pour effet d’induire un ‘chacun chez soi’, une peur de l’autre en exacerbant l’insécurité tout en ne permettant pas de comprendre les éléments qui induisent les situations montrées et les situations dans laquelle les personnes montrées se trouvent. Derrière un procédé qui semble neutre, il y a donc un dispositif qui, au contraire, n’est absolument pas neutre quant au message véhiculé. Il lui assigne un rôle passif qui n’est pas de comprendre mais de voir, et en même temps suscite une peur de l’insécurité tendant à un entre-soi et efface toute responsabilité d’un énonciateur puisque celui-ci est absent du dispositif.

Une question de responsabilité

Cela nous amène à la question de la responsabilité, celle des journalistes, qui produisent l’information, et celle des spectateurs, qui la légitiment par leur réception. En effet, au regard du discours médiatique dans lequel le public ne se sent pas toujours représenté, le fait de ne pas en tenir  compte, de ne pas y répondre, par une attitude que l’on pourrait croire passive, est une position active. C’est une manière de ne pas répondre de l’idée qui lui est proposée. La population n’est pas passive par rapport aux médias.

D’autre part, le traitement médiatique de l’information ne peut prétendre à une complète objectivité, il s’agit d’une parole que le journaliste prend, en tant que personne. Il se doit de prendre conscience de son existence politique, de donner un éclairage sur le monde, en prenant position, et ainsi créer un débat. Car en effet, on peut identifier plusieurs types de journalismes par rapport à l’effet qu’ils créent sur le public : le journalisme qui crée du consensus et le journalisme qui, en injectant de la conflictualité, rassemble. Et c’est vers ce deuxième type de journalisme qu’il faut tendre s’il l’on veut qu’il continue à assurer son rôle dans une société démocratique.

 Lynn Dewitte

1. [Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, La Découverte/Poche, 2013]↩
2. [Christine Servais, « Énonciation journalistique et espace public : une hégémonie pleine de voix ? », Communication, vol. 32/2, 2013]↩
3. [Christine Servais, « Appel au peuple/appel du public : décrire la réception comme une « adresse », à paraître dans Questions de Communication, coll. Actes, Jamil Dakhlia dir., « A la recherche du public populaire », 2014]↩
4. [Christine Servais, « Énonciation journalistique et espace public : une hégémonie pleine de voix ? »,op.cit.]↩