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Donner à voir des réalités peu visibles … parfois même invisibles … Coupe Circuit, une expérience de festival en ligne

Nous ne pouvons rester insensibles au silence des élus sur les pratiques associatives s’inscrivant dans la tradition de l’éducation populaire. Elles seront vouées à disparaître si elles ne sont pas rendues visibles. Dans le cadre de sa mission d’éducation permanente, le GSARA s’empare de ce postulat, formulé par le CESEP1, et s’embarque dans une aventure assez originale : celle d’un festival de film en ligne et gratuit.

Réflexion sur l’utopie de l’expression démocratique par le biais de l’audiovisuel, le festival Coupe Circuit, désormais à sa deuxième édition, est tout d’abord un « festival des réalités sociales », un festival qui revendique avant tout l’importance de donner la parole à celles et ceux qui ne l’ont pas, tester de nouvelles formes, laisser de la place aux jeunes, expérimenter.

À l’inverse des festivals en salle cherchant à accueillir des films de catalogue, Coupe Circuit s’affirme comme un événement de diffusion non-classique en dehors des sentiers battus, un festival dans lequel le besoin d’expression peut rencontrer, parfois avec maladresse, l’inventivité d’un langage ou d’une forme, sans pour autant que les questions de forme prennent le dessus sur l’envie d’exprimer, de partager et de montrer des réalités.

Ainsi ce festival, à première vue décousu, éclaté, prêt à tout mélanger (documentaire, fictions, radio, formats courts et longs, animation, productions classiques et films associatifs), est habité par des considérations de fond sur l’urgence de filmer comme outil d’intervention sociale et aborde en filigrane la question des frontières entre  films d’atelier, films associatifs et film de « cinéma ».

Ce festival nous invite à regarder les films autrement, à nous questionner sur ces réalisations qui naissent d’une urgence sociale et qui nous enseignent sur le cinéma, sur le regard de la société sur la société, sur la façon dont on construit les questions sociales, les stéréotypes et les identités.

Des questions déjà évoquées en août 2016 par les « États généraux du film documentaire » (Lussas) lorsque citant Gilles Deleuze, on rappelait « Ce qui fait partie du film c’est de s’intéresser aux gens plus qu’au film, aux problèmes humains plus qu’aux problèmes de mise en scène, pour que les gens ne passent pas du côté de la caméra sans que la caméra ne soit passée du côté des gens2 ».

Retour sur une expérience de festival des réalités sociales.

Puisque l’idée d’un festival en ligne est assez novatrice, nous avons cherchés à comprendre avec Sandra Demal et Mélodie Bodson, coordinatrices du festival, comment cette idée était née.

Sachant que le cinéma documentaire est souvent diffusé en festival, et les festivals sont localisés géographiquement, c’est principalement un public d’initiés qui s’y retrouve. Dans un festival en ligne, on peut dire que la salle de cinéma s’élargit. La particularité d’un festival en ligne est de lever les contraintes et les limites géographiques et temporelles de la forme classique d’un festival. Aussi, un festival en ligne permet de s’adresser à tout le monde, partout et à n’importe quel moment.

L’idée de ce festival naît d’une nécessité, d’un vide à combler. Les associations d’éducation permanente, travaillant en partenariat avec le tissu associatif sur des questions sociales, sont amenées à produire des outils audiovisuels, des films associatifs, collectifs, ou d’atelier, elles sont par conséquent toujours confrontées à la question de la diffusion : quel espace de circulation, quel circuit pour ces productions ? C’est là qu’on se rend compte qu’un vide s’installe.

Les films associatifs, souvent expression des réalités sociales, sont donc des productions en mal d’écran pour lesquelles il n’y a pas, ou presque pas, de circuit de diffusion. En général les associations qui mènent ces projets de films sont impliquées dans la fabrication, dans le ici et maintenant du film, mais n’ont pas le personnel pour faire le suivi de diffusion… Or, montrer ces films à un public plus large, interroger la société, est une étape ultérieure et cruciale du processus que l’outil film cherche à mettre en mouvement. « Le GSARA ressentait aussi ce besoin d’établir un canal de diffusion différent, avec des créations ouvertes sur des questions sociales, et l’envie d’aborder un public plus large que le public de niche du film documentaire » nous expliquent Mélodie Bodson et Sandra Demal, respectivement chargées d’éducation permanente et de diffusion au GSARA. « On avait assisté à un festival des réalités sociales à Nancy avec un public d’étudiant en sciences sociales, on avait aussi en tête l’exemple, en France, d’un festival de film documentaire entièrement en ligne, le festival Point Doc. C’est dans le train de retour de Nancy à Bruxelles, que l’idée a pris forme et on a tout de suite commencé à travailler à la mise en place du Festival Coupe Circuit ».

C’est donc un festival qui donne à voir des réalités peu visibles … parfois même invisibles. Pour certains films, Coupe Circuit est une manière d’avoir une deuxième vie. Lorsqu’un film a déjà fait sa vie dans un circuit classique de festival en salle, que se passe-t-il au bout d’un an ou deux de sa vie ? Un festival comme celui-ci est un espace de visionnage, gratuit, démocratique et populaire pour les auteurs qui veulent faire circuler librement leur œuvre. Pour certains autres films, Coupe Circuit n’offre pas une deuxième vie, mais plutôt une première vie … voire même la seule vie que le film aura connu, si on pense à des films collectifs ou d’ateliers émanant du travail des associations de terrain engagés dans le social.

Un ingrédient assez particulier est l’implication citoyenne, pour permettre aux gens d’horizons très différents de regarder des films, réfléchir aussi bien aux questions de fond que de forme, et s’approprier à leur manière différentes réalisations. Sandra et Mélodie précisent « on a eu envie tout de suite d’impliquer les citoyens dans la sélection des films, on a formé quatre comités de sélection différents : deux comités formés par des bénéficiaires du CPAS d’Ixelles, Saint Gilles et Uccle, un comité d’une Maison de Jeunes à Charleroi, et des usagers d’un club psycho-social pour maniaco-dépressifs à Tournai. C’est tous ces gens là qui ont regardé et choisi les films, accompagnés par des animateurs. Suivant la même logique, les quatre jurys pour l’assignation des prix sont aussi des jurys citoyens ».

Faut-il toujours proposer une compétition dans le cadre d’un festival ? Les coordinatrices de Coupe Circuit se sont longuement posé la question : « Certainement pas, on n’aimait pas trop l’idée de la compétition, on voulait éviter que ce festival tombe dans une logique « des uns contre les autres » et qu’il se termine avec des gagnants et des perdants mais on a fini par garder l’idée de la compétition car de fait, la compétition est un moyen de faire fonctionner un festival en ligne : les réalisateurs et tous ceux qui sont touchés par un film en parlent, promeuvent le festival, demandent à leurs contacts de visiter le site et de voter.  Notre but est d’attirer des gens sur le site et d’espérer qu’au-delà du vote à la réalisation qu’ils souhaitent soutenir, leur curiosité soit aussi attirée vers les autres réalisations disponibles en visionnage gratuit ».

On a beaucoup dit que le côté chouette d’un festival c’est aussi le côté convivial, on se rencontre, on boit un verre, on papote …C’est important de rappeler que festival « en ligne » ne veut pas forcément dire rester tout seul chez soi. Les coordinatrices du festival expliquent qu’il y a eu quelques initiatives en Wallonie avec des groupes de citoyens qui se sont réunis ensemble, muni d’un écran, un projecteur et un ordinateur connecté, ils ont regardé des films, et en ont discuté par la suite. « On essaye de trouver des alternatives pour assurer la participation et l’implication du public : les comités citoyens des sélections des film, le drink de lancement, les espaces chat en ligne, le vote en ligne, les interviews radio avec les réalisateurs avec la possibilité pour les gens de réagir en direct, les rencontres des jurys et la cérémonie de clôture, sont autant d’occasions de rencontres physiques et virtuelles étalées sur un mois de festival », concluent Mélodie et Sandra.

À savoir si le festival s’inscrit dans une durée, les coordinatrices laissent échapper un sourire … signe que oui … sans doute, on verra d’autres éditions, avec des nouveaux partenaires …. et des nouvelles inventions, on l’espère !

Eleonora Sambasile

1. [http://www.cesep.be/PDF/SECOUEZ/SECOUEZ_105.pdf]
2. [Gilles Deleuze, L’Image-temps. Cinéma 2, Édition de Minuit, 1985, p. 201. cité par Christophe Postic et Monique Peyrière dans « Les bonnes manières »/ Atelier 1 », Catalogue États généraux du film documentaire. Lussas 21-27 août 2016, p.10 ]