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Les habitués de la nuit de Cabiria Chomel

Prix découverte sonore 2017 de la SCAM, Les habitués de la nuit de Cabiria Chomel nous fait entendre un Paris qu’on croyait disparu.

Serait-ce le dernier resto de nuit parisien ? Dans une ville toujours plus anonyme, impersonnelle, inauthentique, Pupa a pris la relève de son mari à la tête de la Brasserie de la nouvelle gare. Elle est un rendez-vous, un lieu de ralliement, une oasis face à la solitude des chauffeurs de taxi. Ils y mangent comme à la maison ce que Pupa leur prépare avec affection. C’est dans ce lieu à nul autre pareil que Cabiria Chomel s’est glissée avec ses micros.

Il fallait de la curiosité pour dénicher cet endroit méconnu des parisiens « où l’on commande pour toi », cet endroit qui semble sortir d’un bouquin, d’un souvenir, d’une époque révolue. « Paris ville lumière, ville lumière, mon cul », s’exclame l’un des taximen. « Ils ont tué la ville. Quand j’ai démarré tout était ouvert la nuit, jusqu’à 5-6 heures du matin…Aujourd’hui, à Paris, après 2 heures du matin, c’est mort de mort. » Il nous explique comment, depuis trois décennies, les autorisations de nuit ne sont pas renouvelées lorsqu’un restaurant change de proprio. Ainsi a-t-on éradiqué petit à petit la vie nocturne. Ne reste alors que quelques bastions.

« Paris ça devient une ville morte »

Il fallait de la détermination pour se faire accepter dans ce milieu quasi exclusivement masculin, il fallait de la détermination pour y passer une quinzaine de nuits, pour se mêler à cette faune en définitive attachante. Voix rocailleuses, gouaille, accents parisiens ou maghrébins, anecdotes et puis soudain, on frôle l’intime, on touche à la confession, sans pathos, dans cette fraternité qui nous unit parfois avec les inconnus, qui nous les rend plus familiers que nos proches.

Il fallait de la sensibilité pour réussir à saisir sous les fanfaronnades de façade l’indéfectible amitié qui se lie lorsqu’on passe ensemble le temps qu’on aurait sinon passé seul. Tout à coup, on entend Pupa qui tousse. Elle égraine sa journée sans fin. Continue-t-elle de tenir son troquet ou est-ce grâce à son bouge qu’elle tient encore ? Après 40 ans de service, le moment est venu de raccrocher le tablier, de passer le flambeau. Elle ne veut pas vraiment. Les clients non plus. Ils sont prêts à faire la vaisselle pour pouvoir continuer à lui faire de l’œil, à la charrier, à profiter de sa bienveillance. Un détail révèle le réel, la réalité du temps qui passe. Faussement ingénue, Cabiria Chomel fait parler Pupa de son couteau, aiguisé tant de fois que sa lame est au bord de disparaître…

Il fallait du talent pour restituer l’ambiance de ce lieu et le temps particulier de la nuit. Il fallait du talent pour réussir à faire ressentir à l’auditeur une forme de complicité avec ces habitués. Il fallait du talent pour nous donner l’impression à nous aussi de perdre quelque chose lorsque Pupa s’en va. Il fallait du talent, et Cabiria Chomel en a. Irène Omélianenko, productrice pour France Culture (Creation on air, Sur les docks) et cofondatrice d’Addor, l’a reconnu en lui décernant le 23 juin 2017 le prix découverte de la SCAM et en découvrant en elle une sœur, une continuatrice. Une héritière ?

Plus d’infos sur Cabiria Chomel : https://gsara.tv/causes/les-mangeurs-herissons-genese/

Guillaume Abgrall