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« DANS LA RENCONTRE, C’EST LÀ QU’IL Y A UN FILM » Filmer les migrations : entretien croisé Idriss Gabel et Mathieu Volpe

Doublement primé au festival Filmer à tout prix de 2017, Kalès de Laurent Van Lancker, documentaire tourné au cœur de la jungle de Calais, essaie de « mettre à jour la vitalité résistante au milieu d’un enfer ». Débutant depuis quelques semaines une exploitation remarquée dans les salles belges, Je n’aime plus la mer d’Idriss Gabel a été tourné au centre d’accueil Croix-rouge de Natoye. Il y croque les portraits d’une dizaine d’enfants hébergés en attente d’une réponse à leur demande de statut de réfugiés (le GSARA de Liège a participé à la production). Dans leur sillage, plusieurs films retenus par l’atelier cinéma du GSARA pour 2018 traitent eux-aussi des vagues migratoires qui secouent ce début de siècle.

Mouvements citoyens, œuvres documentaires, fictionnelles ou encore l’atelier mis sur pieds par nos partenaires Cinemaximiliaan, les récits et témoignages de déracinements, de parcours migratoires ou d’accueil se multiplient. Comment et pourquoi se saisir de ce sujet ? Pour en parler, nous avons réuni deux documentaristes aux approches différentes.

Idriss Gabel a suivi la formation du centre d’insertion socio-professionnelle du GSARA de Liège et y donne désormais cours d’éducation aux médias. Monteur et assistant du réalisateur Thierry Michel, il réalise ensuite Snoezelen, un monde en quête de sens (2015), Kolwezi on air (2016) et aujourd’hui, Je n’aime plus la mer.

Mathieu Volpe s’est fait remarquer avec le court-métrage Le Secret du serpent (2014). Grâce à l’atelier cinéma du GSARA, il termine actuellement L’image noire, court-métrage documentaire tourné au Ghetto de Rignano, un bidonville situé dans les campagnes près de Foggia (dans le sud de l’Italie) où chaque été viennent s’installer environ 3000 saisonniers, pour la plupart d’origine africaine. Morceaux choisis.

La rencontre avec le sujet

Idriss : Moi j’étais fasciné, cinématographiquement parlant, par les bidonvilles et ce que je pouvais en apercevoir dans certains documentaires. C’était ma seule fenêtre sur cette réalité. (…) Et puis un ami m’a mis en contact avec le directeur accueil réfugiés de la Croix-rouge en Belgique (…) Je suis allé le rencontrer à Natoye, où il m’a parlé de ces enfants qu’on ne prévient pas du départ et dont le monde change en l’espace d’une nuit. Lors du voyage, les parents sont obligés de leur mentir pour qu’ils continuent à avancer : leur promettre une maison, une piscine… Ces enfants culpabilisent, prenant cet exil pour une punition divine, conséquence de l’une de leurs bêtises. Par la suite, il faudra les convaincre de leur innocence. Soudainement, j’ai pris conscience que j’étais dans l’image du réfugié et non pas au cœur du sujet. Peu importe l’emballage, fiction ou documentaire, ce que je voulais, c’était donner la parole aux enfants, proposer un film qui se mette à leur niveau, où l’on pourrait découvrir tout ce prisme dont je n’avais pas conscience jusque-là.

Mathieu : J’accompagnais une troupe de comédiens dans le sud de l’Italie. Un jour on a débarqué dans ce bidonville, le ghetto, et pour dire vrai, je n’ai pas été choqué par la misère. Ce qui m’a vraiment frappé, c’est le dépaysement. Moi qui ai grandi en Italie, d’un coup je me retrouvais dans un village africain perdu au milieu de nulle part. (…) Il existe peu d’images de cet endroit, les gens ne voulaient pas se faire filmer. J’ai utilisé l’image comme prétexte pour aller là-bas, dans le sens où je me demandais ce qu’allaient provoquer mon appareil photo et ma caméra Super 8. Ce que je trouve magnifique, c’est que finalement l’image est un moyen de rencontrer des gens et d’aller plus loin qu’un journaliste en reportage pendant deux heures.

Idriss : Une caméra, ce n’est pas quelquechose de neutre. Elle crée des relations, elle peut les fausser aussi, en inhibant les gens par exemple. Chaque fois, l’objet vient changer la relation et en tant que réalisateur, il faut l’assumer. Moi j’ai fait un travail avec les enfants pour qu’ils m’acceptent, qu’ils me fassent confiance et qu’au-delà du dispositif, un lien se crée…

Mathieu : Oui, c’est plus que de simplement recueillir leurs témoignages.

Idriss : D’ailleurs, j’ai fait trois centres pour trouver le groupe où il y a eu coup de foudre entre les personnages et moi. À Natoye, en une après-midi, je me suis pris une claque terrible. À chaque centre, je faisais faire un truc différent aux enfants, un exercice avec la caméra, ou avec le micro, et là j’avais choisi comme axe d’entrée de faire des dessins. Je leur ai demandé de me dessiner « un chouette souvenir ». (…) Puis je leur ai mis la caméra en mains, je voulais qu’ils s’interrogent réciproquement sur leurs œuvres, à leur façon. Et ce qu’ils se sont dit, d’enfant à enfant, ce qu’ils appelaient un souvenir qui valait la peine d’être partagé, étaient des choses si dures : la perte d’un proche, le voyage… C’est là qu’un enfant a dit « Je n’aime plus la mer ». Ce n’est pas normal qu’un enfant puisse dire ça. Ils ont dit ça si platement… Ça m’a choqué énormément.

Une approche immersive

Idriss : Il y a eu quatre mois entre cette rencontre et le début du tournage. La première fois dans ce centre, j’avais sorti un appareil photo, et il posait un problème. Autant les adultes ne voulaient pas être photographiés, autant les enfants voulaient absolument être dedans ! (…) Tout le travail a été de leur mettre la caméra en mains et de les amener à s’exprimer sans réveiller les traumatismes. Une psychologue était présente lors des moments clés des ateliers qu’on a mis en place, quand il s’agissait vraiment d’ouvrir la parole. Ensemble, ils ont parlé du mot « réfugiés », du mot « voyage », alimentant ainsi ma réflexion, mes écrits… Je voulais démythifier la caméra, le montage, qu’ils comprennent tout le processus. Des ateliers pratiques ont transformé cette caméra en un objet amical. (…) C’est un pacte que l’on fait ensemble à ce moment-là avec les enfants, les familles et toute l’institution. Un pacte qui dit :« cette caméra ne sera jamais intrusive, elle ne regardera jamais ce que vous n’avez pas envie de montrer ».

Mathieu : Oui, et une fois que tu as tiré ça au clair, il n’y a plus de problèmes. Même si ce pacte est parfois difficile à respecter, ces problèmes sont attractifs pour un réalisateur… Il faut trouver ses limites.

Idriss :  Oui il faut se trouver, en réalisation, sur chaque film. C’est vraiment important. (…) Quand le tournage a commencé, je me suis rendu compte qu’il ne fallait pas arrêter cette immersion, ces ateliers ont donc continué tout le long du tournage, devenant une forme d’exutoire. En effet, parfois, quand on tourne, on a quand même un peu oppressé la personne, il y a parfois des non-dits, besoin d’en parler, d’arrêter la caméra… Parler avant et après pour continuer ce lien.

Mathieu : En 2014, quand j’ai découvert le ghetto, ça a été un moment marquant mais aussi frustrant car je n’avais aucune image physique de ce que j’avais vécu. J’y ai repensé pendant un an puis j’y suis allé quasiment sur un coup de tête. (…) Je ne savais pas combien de temps j’allais y rester mais il fallait vraiment créer ce lien pour que les gens comprennent mon projet. Eux étaient terrorisés par les journalistes qui venaient prendre quelques clichés de tout ce qui n’allait pas, la boue, les conditions des baraques, qui essayaient d’avoir des images des mafieux qui emmenaient les gens au travail… Moi ce n’était pas ça qui m’intéressait. Ce que j’avais vu le jour de ma découverte c’était très beau. Il y avait eu de beaux échanges qui ont été beaucoup plus loin que juste : « On est dans la misère. » J’avais l’impression qu’en y restant plus que quelques jours, c’est ça qui allait se révéler. Finalement il y a eu un terrain commun, on partageait des choses, des playlists… C’est dans l’attente que les choses se sont nouées. Ils attendaient que le travail commence dans les champs de tomates, et moi j’attendais que quelque chose se passe qui me dise qu’ils étaient à l’aise pour qu’on fasse des images. (…) Quand ils ont vu ma persévérance à rester sur place malgré les difficultés, ils ont compris que je ne faisais pas un « safari dans la misère »…

Contre l’image attendue

Idriss : Pour les enfants, le centre d’accueil était très joyeux. Ils s’éclatent, c’est une plaine de jeux, les escaliers deviennent des toboggans… Tout est transformé en jeu si bien que quand j’ai remis les premiers rushes à la productrice elle m’a dit : « ben ça va ils n’ont pas l’air traumatisés ! » (…) Mais non, ils veulent vivre ! Ce que j’ai remarqué, en réponse à ce traumatisme du déracinement, c’est une envie effrénée de jouer à tout moment…

Mathieu : Peut-être pour un adulte ce quotidien est très trash. Mais pour l’enfant, même dans un bidonville, cela fait partie de la vie. (…) Tout comme eux, nous, réalisateurs, devons échapper au misérabilisme. Je me souviens, c’était à la fin de mon séjour, un travailleur est venu vers moi et m’a demandé de le photographier parce qu’il était couvert de boue, un bidon en mains. J’ai refusé parce que pour moi c’était l’image attendue. Quand on a une caméra, on laisse des traces. Il faut penser : est-ce que dans le futur, on sera fier de l’image qu’on a laissée ?

Idriss : Un film c’est une trace d’histoire. Que veut-on faire exactement quand on fait un film ? Moi dans mon travail, je lutte au quotidien contre les caricatures, et même contre mon propre regard caricatural. Tu parlais du cliché de l’africain sale avec son bidon etc. Dans 99 % des cas tout le monde tombe dans ce cliché. Ce qui est intéressant c’est d’aller chercher dans ce 1 %, là où il y a vraiment le fond des choses, l’humain.

Mathieu : Moi je trouve que c’est même plus que le 1 %… C’est le 1 % pour nous mais si tu creuses un peu plus tu te rends compte que c’est le 99 % !

Idriss : Tu as raison bien sûr ! Nous devons faire l’effort d’aller chercher le vrai. C’est ça qui influence mon travail. Ce travail de distance avec la caméra, ces choix. Filme-t-on la boue ou la personne qui nous parle ? C’est un travail permanent avec le chef opérateur, le preneur de son, il faut leur faire comprendre ce qu’on est venu chercher pour réfléchir ensemble, pour chaque situation, au bon axe, à la bonne distance et aller chercher ce que la personne a partager et les émotions vraies, pas fabriquées.

La forme adéquate

Idriss : J’ai choisi de filmer en 2.35. C’est là que ça prend tout l’écran, en salle, c’est un maximum d’impact émotionnel. Moi ça ravive des coups de foudre que j’ai eus avec des films durant l’enfance. Tous les films ne s’y prêtent pas, mais pour Je n’aime plus la mer, je trouve que cela représentait bien la claque que je me suis pris avec ces enfants lors de cette après-midi de dessin. Je voulais faire la même chose dans la salle. Je voulais immerger l’audience, qu’elle ne trouve pas d’échappatoire dans le cadre ou la distance… Pour que les spectateurs soient obligés de se poser la question : « Et si ça m’arrivait à moi ?

Mathieu : Dans mon film de fin d’études, sur des souvenirs personnels, il y avait beaucoup de Super 8 et de photos argentiques. Pour moi c’était naturel de continuer comme ça parce qu’au bidonville il s’agissait aussi des souvenirs personnels : des liens qui se créent. C’était MON expérience, avec une petite caméra et le personnage. De plus, le Super 8 rassurait tous les gens que je rencontrais parce qu’ils étaient terrifiés à l’idée que mes images se retrouvent instantanément sur internet. Donc quand ils voyaient mon matériel, ça allait…

Passer le miroir

Idriss : La politique européenne fait tout pour que l’accueil soit difficile. Vraiment, après avoir rencontré ces enfants et leurs parents, ça a terminé d’enlever mes dernières caricatures. Au bout du compte, ce papa et cette maman on leur a dit: « Tout ce qui a toujours eu un sens pour toi va t’être enlevé, ou alors il faut que tu partes ». C’est un des pires choix à faire. Pour le moment, nos démocraties nous préservent de devoir faire de tels choix mais par exemple, ici en Belgique, mon arrière grand-mère a fait le choix de fuir devant les allemands. La guerre, la précarité, rien n’est jamais très loin… C’est humain. Se poser la question citoyenne, politique de l’accueil, c’est se projeter très loin dans l’avenir de l’Europe pour savoir ce qu’on veut vraiment.

Mathieu : Le changement peut se faire dans les gens qui regardent le film mais tu ne peux pas l’imposer. J’ai l’impression qu’on ne peut pas faire un film pour dire: « Regardez ! Il faut vraiment s’intéresser à eux ! ». J’utilise la réalisation pour créer du lien, le fait d’avoir une caméra me motive à aller vers l’inconnu, vers l’autre, c’est vraiment un moteur. Et quand on s’intéresse à ces réalités, on a l’impression parfois d’aller de l’autre côté du miroir, de franchir une frontière et de s’apercevoir que la vie est plus complexe. On est toujours surpris.

Idriss : « Ça rejoint le travail que j’expliquais plus tôt sur les caricatures. Ce rapport entre nos a priori face à la réalité. Moi je trouve ça merveilleux de pouvoir passer le miroir comme tu dis, et donc que ce film serve de passerelle. On ne peut pas tous aller dans un centre d’accueil à la rencontre d’êtres humains. C’est ça que je propose à travers ce film. »

Mathieu : Avec la rencontre, on n’est pas dans un discours. Quand on est dans un discours, tu prêches les convaincus. Alors que si tu arrives à montrer qu’il y a un humain derrière cette rencontre… Voilà, un moment, c’est un père, c’est une mère. Il est réfugié certes mais c’est secondaire. Dans la rencontre, c’est là qu’il y a un film, pas dans un discours.

Propos recueillis et mis en forme par Olivier Grinnaert.