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Incarcréation, un atelier de fiction-radio en prison

Un atelier de fiction radio en prison a été mené en octobre 2014 par 4 étudiantes de l’IHECS au sein de la maison d’arrêt pour femmes de Berkendael. Une histoire sonore de 15 minutes, un carnet de bord audio comme aboutissements et beaucoup d’enseignements à tirer de cette expérience enrichissante pour les détenues. Le message qu’elles ont voulu envoyer au travers des ondes : ensemble, on peut aller plus loin. Une preuve par la pratique que ce type d’action à un rôle a jouer dans le travail de réinsertion des prisonnières.

Inspirations

2013, Festival Filmer à tout prix ! Charlotte, Savina, Elise et Julie font la connaissance de Bibiana Vila Giménez. Bibiana anime Inside Jury, un projet de l’asbl Artatouille, dans lequel 4 femmes et 4 hommes détenus de la prison de Mons attribuent des prix lors des compétitions de film. Décidées à en savoir plus sur les activités proposées en prison, Bibiana les oriente vers Cécile Dethier coordinatrice de la Fondation pour l’assistance Morale des détenues. Cécile fait entrer la création en prison, notamment avec « Un pont entre deux Mondes » un atelier de chant à l’annexe psychiatrique de Forest, en collaboration avec le Théâtre Royal de la Monnaie.

Marquées par ces rencontres, les étudiantes en ASCEP (Master en animation socio-culturelle et éducation permanente) décident de consacrer leur mémoire médiatique de fin d’études à la mise en place d’un atelier radio en prison. Elles s’inscrivent alors à un cycle de formation de la Fondation pour l’assistance morale en prison dans l’optique de mieux appréhender le fonctionnement du monde carcéral. Parallèlement, elles font leurs propres recherches et trouvent des références telles que Le son de la prison1 ou Cesare Dove Morire2.

Le choix du média radio tire sa source dans son aspect pratique. Il est en effet plus facile pour des questions de sécurité de faire rentrer des micros en prison que des caméras. La radio nécessite, de surcroît, moins de matériel et de postproduction. Elle a un autre avantage, sa capacité à susciter l’imagination, à révéler l’imaginaire.

Confrontations avec le réel

Chacune à leur tour Charlotte, Elise, Julie et Savina vont participer à l’atelier chorale. Malgré les craintes de Cécile Dethier, qui connait les réticences que peuvent éprouver les détenues face à une visite d’ « étudiantes », des liens se créent par la pratique commune. « Ce sont des femmes qui pleurent, vous parlent, vous serrent dans leurs bras, se confient », explique Savina. Une série de préjugés tombent, et la nécessité d’agir se confirme, devient plus prégnante.

C’est l’heure des autorisations. Contactée en mars, la responsable de l’administration pénitentiaire s’intéresse à la proposition. Le verdict tombe en août. C’est possible, mais…à partir de 2015. Trop tard pour que l’initiative des étudiantes puissent être valorisée comme mémoire médiatique de fin d’études. La prison accède tout de même à leur requête, mais ne peut leur libérer que trois week-ends. Les séances se succéderont donc les samedis et les dimanches d’octobre sans laisser de temps aux idées de mûrir.

Il faut maintenant rejoindre les détenus. La complicité de Cécile Dethier qui tient la bibliothèque à Berkendael tous les lundis permet à un flyer de circuler, aux volontaires de s’inscrire. L’activité est menée dans le temps imparti aux religions, prend la place de l’aumônier pour les non-pratiquantes. Religion ou fiction n’est pas le seul dilemme, car le week-end est aussi le temps des visites familiales. Malgré ces freins, six femmes s’inscrivent et l’atelier peut commencer. Mais le jour J, seulement deux participantes se présentent. Déception de courte durée, puisque les détenues elles-mêmes vont réussir à remobiliser une inscrite et ouvrir la porte à une anglophone, dépassant ainsi la contrainte imposée de la connaissance du français.

Méthode et expérimentations.

À l’image de cette question linguistique qui fait son intrusion, et qui sera réglée avec beaucoup d’ingéniosité par les participantes, le déroulement de l’atelier ne suit pas le fil prévu, rapidement détourné par les propositions des détenues. La première séance est fidèle au planning : découverte de la prise de son et caractérisation des personnages. Les participantes doivent de toute manière utiliser des pseudonymes pour préserver un anonymat requis par l’administration pénitentiaire. La deuxième séance est une sensibilisation à l’écoute radiophonique. Et la troisième est celle de la prise en main de l’atelier par les participantes.

Elles décident de composer et écrire une chanson, avant le récit de la fiction, de l’histoire. Elles décident également du message qu’elles veulent porter au-delà de la dramaturgie : ensemble on peut aller plus loin. La quatrième séance est celle du tournage de la plupart des scènes. Enfermées dans le local il manque quelque chose. « Quels sons voulez-vous qu’on vous ramène ? » propose Charlotte. L’extérieur va ainsi s’immiscer dans la prison, et les femmes vont comprendre comment ces enregistrements peuvent se conjuguer avec leurs voix. « Un simple son les rendait vraiment heureuse », se souvient Savina, revenue à l’atelier avec l’ambiance d’un café.

Le dernier week-end de travail est celui du rush. L’une des participantes confie être une stressée du temps. « Elles avaient vraiment envie de faire aboutir, d’avoir l’objet fini. » En parallèle, se créé un autre objet, un carnet de bord, un journal de création. À chaque fin de séance, le micro se fait bâton de parole, pour les participantes, mais également pour les animatrices qui partagent leurs impressions dans et hors les murs. La sixième séance est celle de la finalisation des enregistrements de la fiction, et le temps du plus grand débriefing. Les participantes confient ce que leur a apporté cet atelier. Un plaidoyer pour la poursuite de ce genre d’initiative, et un cadeau pour les auditeurs. Bientôt disponible sur incarcreation.wix.com/2015 ce travail ouvre des perspectives intéressantes pour l’utilisation de la radio en prison. Avec plus de séances, mieux réparties dans le temps, ce type d’atelier pourrait être un nouveau modèle d’intervention créative favorisant l’insertion et l’accomplissement de soi des participants incarcérés.

Guillaume Abgrall

1. [Arte radio : http://www.arteradio.com/son/451263/son_de_prison/]
2. [une fiction sur la réalisation d’un atelier théatre réalisé par les frères Taviani : http://tempsreel.nouvelobs.com/cinema/20121017.CIN6856/cesar-doit-mourir-shakespeare-en-cabane-filme-par-les-taviani.html]