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Le Tag Parfait : parler de porno différemment

Le porno, tout le monde connaît. Enfin, tout le monde a un avis sur la question. Qu’on n’ait jamais vu de vidéo (ça existe ?), qu’on ait 14 disques durs avec « la crème de la crème » ou qu’on passe sa vie à lire les articles de Konbini et Vice sur le sujet. Pour ma part, j’ai un point de vue encore bien flou alors pour éviter de le brouiller encore plus avec toutes les opinions disponibles sur la toile, j’ai voulu en discuter de vive voix avec quelqu’un. C’est comme ça que je me suis retrouvée à faire un petit tour du côté de Paris pour rencontrer Stephen (Gonzo pour les initiés), le créateur et actuel rédac chef de ce qui n’était qu’un petit blog il y a 6 ans et fait aujourd’hui autorité dans le PAF quand on parle de porno. Sans transformer ses réponses en paroles d’Évangile, je savais (connaissant un peu son site) que nous pourrions discuter librement et sincèrement de porno. Interview décontractée donc en ce mois d’août dans les bureaux du Tag Parfait alors que les températures estivales font encore dégouliner la capitale française et nos petits corps. On se salue, s’installe, rec, c’est parti.

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6 ans d’existence donc, mais d’où est venue l’idée de créer Le Tag Parfait ?

De l’alcool. Je ne sais pas. Envie de changer l’histoire (rires). Plus sérieusement, je ne pense pas qu’il y ait eu un élément déclencheur, c’était un concours de circonstances : je commençais à regarder du porno américain un peu différemment, on était en 2010, il y avait déjà quelques années que les tubes pornos étaient arrivés et donc il y avait déjà une culture sous-jacente à l’arrivée de cette révolution au niveau de la consommation. Il y avait peut-être surtout une manière différente de pouvoir parler du porno, un peu plus moderne. C’est parti de là. Je discutais de porno avec des gens et c’était une époque où chacun faisait des blogs un peu sur les sujets qui le passionnaient. Et avec l’arrivée de Twitter à l’époque, on a trouvé assez rapidement une audience, et ça marchait, les gens se sont reconnus donc on a continué comme ça. Après, c’est devenu un peu plus professionnel avec le temps.

Et qui sont les gens qu’on retrouve devant et derrière l’écran depuis 6 ans ?

Alors, dès le départ j’ai eu des collaborateurs. Mes potes étaient tous journalistes et je ne voulais pas faire ça tout seul. Donc assez rapidement je leur ai demandé « est-ce que ça t’intéresserait de parler de porno ? ». J’avais des gens et j’avais déjà des textes, je pouvais avancer. (Le Tag comptabilise depuis ses débuts une cinquantaine de contributeurs qui rédigent articles, reportages et interviews). Après, le lectorat, je ne pense pas que ça ait vraiment bougé depuis. C’est, on va dire, des 18-30-35 ans et ça a tendance à s’élargir un peu plus au fur et à mesure que nous nous professionnalisons. Et c’est 70 % d’hommes, 30 % de femmes. C’est bien, ce n’est pas l’égalité totale évidemment, mais ça correspond en tout cas à la consommation féminine de porno. Et après, le lectorat type, c’est un étudiant ou une étudiante qui a 22-23 ans. Ils forment une petite communauté respectueuse, intelligente. C’est cool d’avoir une communauté comme ça, on n’a pas à faire la police. Si tu es une fille et que tu laisses un commentaire sur la page [Facebook], il n’y a pas, a priori, j’espère, un relou qui va te faire chier… parce que sur d’autres pages, ce n’est pas comme ça. Nous, on donne un endroit où les gens peuvent s’exprimer, peu importe d’où ils viennent et c’est hyper important pour moi.

Ça consiste en quoi le taff au Tag exactement ?

L’idée, c’est de parler de porno sous un angle différent et d’en parler comme de la culture à part entière. Donc de créer du contenu principalement écrit autour de ça. On est plus sur une approche sociologique, culturelle… assez détendue parce qu’on ne fait pas non plus des pornstudies, on n’a pas ce niveau intellectuel. D’ailleurs je n’en ai pas envie, je préfère que ça soit assez pop. Mais donc ça peut aller d’un truc très poussé à une analyse drôle d’une scène parce qu’on l’a trouvée cool et on décide qu’elle est importante pour nous à montrer. Et avec le temps, on a de plus en plus le rôle de curateur dans l’immensité de ce qui est disponible, sur le bon fap surtout. Prenons la rubrique « Les gifs de la semaine ». Maintenant nous créons les gifs nous-mêmes. Ça permet d’être un peu plus qualitatif et un peu plus précis, de bien connaître les sources puisque c’est important pour nous de dire d’où ça vient. C’est une forme de curation. Quand je le fais, je montre des trucs qui m’ont plu. Ça me permet aussi de dire « il y a ce truc-là qui est sorti, je sais que vous n’achèterez pas, mais au moins, vous voyez que ça existe ». Montrer ou mettre en avant certaines choses c’est avoir un côté un peu plus politique-gentil… on montre certaines pratiques sexuelles que ne montreront pas forcément d’autres rédacteurs et ça me permet d’être micromilitant. « Voilà, les mecs, foutez-vous des trucs dans le cul, c’est cool quoi » (rires). C’est mon petit combat !

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Depuis le début, tu as pu voir de grosses évolutions sur ce qui se fait en termes de porno sur le Net ?

Il y a l’émergence d’une scène indépendante qui n’existait pas avant ou très peu. Elle existait, mais elle était un peu plus marginale et vraiment basée sur des fétichismes très particuliers. Là, c’est un peu plus général parce qu’il y a via certains programmes comme Pornhub Amateur la possibilité de rémunérer les gens. Avant, si tu faisais une sextape chez toi et tu la mettais sur un tube, c’était cadeau. Maintenant, tu peux récupérer de l’argent. Donc forcément, ça amplifie un peu ce type de production, et comme la production classique tend à s’écrouler — elle est vraiment basse par rapport à avant — et bien il y a certaines personnes qui vont faire ça dans leur coin. Donc ça, ça a pas mal changé.

Au niveau des tubes, les choses sont devenues un peu plus sérieuses, on trouve un peu moins de vidéos volées, ils ont fait des deals avec les studios, c’est un peu plus carré, un peu plus légal. Mais bon, finalement, la situation, elle est à peu près la même qu’il y a 10 ans, ça reste un peu le bordel, et ils n’arrivent pas à faire de l’argent. Il y a la cam qui est arrivée, qui est vraiment une approche « public », comme sur Chaturbate ou Cam4. Il y a 5 ans, c’était en train d’émerger, mais ce n’était pas aussi puissant que maintenant. C’est devenu vraiment fort. Et tout ça s’associe avec l’indépendance : avant c’était des boîtes de prod qui se divisaient tout le truc et maintenant c’est encore re-subdivisé en plein de petites personnes qui finalement sont un peu les nouvelles pornstars. Pareil, il y a la figure de la pornstar qui s’est effacée avec le temps et c’est devenu des gens qui ont une petite communauté, qu’ils entretiennent. Ce n’est pas des pornstars comme on pouvait l’imaginer avant. Il n’empêche que ces gens sont très populaires. Une fille comme Chroniclove sur Chaturbate a 500 000 followers. C’est énorme, c’est vraiment une star dans son truc. Mais le grand public ne la connaît pas. C’est ça aussi qui arrive. Mais sinon au niveau de la production en elle-même, il faut tordre le cou à l’idée que les pornos seraient de plus en plus hardcore, c’est faux, complètement faux. Les gens n’attendent pas ça, ce qui marche finalement, c’est quand c’est assez léger. La qualité moyenne a un peu augmenté aussi. Il y a un peu moins de gonzo tournés à l’arraché dans les pays de l’Est, ce qui n’est pas plus mal. Le porno gonzo hardcore, où c’est juste du hardcore, ça existe encore, mais c’est un peu moins le truc qui tourne tout le temps.

Et par rapport à votre nom, Le Tag Parfait, ça sonne un peu comme une quête, du coup, depuis 6 ans, où tu en es dans la recherche ?

Si j’ai trouvé le tag parfait ? Non. Ça dépend des jours… Tu sais, quelquefois, quand je vois Krissy Lynn, je me dis que c’est le tag parfait (rires), mais peut-être qu’après je vais regarder autre chose, je vais me dire « ah non, putain, mais c’est ça ». C’est une utopie. Il n’y a pas de fin.

Est-ce que, du coup, il y a un tag que tu voudrais voir apparaître plus ?

Par coquetterie, on aime beaucoup parler de rimjob ici. C’est un peu notre étendard, on en fait des caisses. C’est marrant, en fait. Il y a l’uro aussi qui marche pas mal, les rédacteurs n’osent pas le dire, mais, en interne, ça tourne pas mal là-dessus. Mais, tout est OK.

Il n’y en a pas un que tu voudrais voir diminuer ou complètement disparaître ?

Je ne veux pas porter de jugement sur ce qui est produit. Je n’ai pas à porter de jugement sur le goût des autres. S’il y a énormément de faux inceste, OK. Ça trouve son public ou ça ne trouve pas son public finalement. Je préfère évidemment qu’il y pas ces vidéos, c’est ce qu’il faut comprendre. Soit les gens les regardent gratuitement sur les tubes et, devant le moteur de recherches, tu tapes ce que tu as envie de taper (ça reste assez peu éditorialisé, même si plus tu vas y aller, plus on va te montrer des choses qui sont en accord avec ce que t’as regardé grâce à un algorithme). Soit tu vas aller t’abonner à un site et là pareil, personne ne te force la main à sortir ta carte bleue.

Dans le même ordre d’idée, la fin des tags, ça ne serait pas possible pour les internets…
Moi, j’aimerais bien parce que c’est assez réducteur un tag. C’est juste une catégorisation informatique des choses. Quand t’as 50 000 vidéos, il faut bien les rentrer dans des cases, c’est juste informatique. Un tag ne dit pas vraiment ce que la vidéo va montrer. Je trouve qu’on pourrait aller un peu plus loin dans la terminologie et dépasser finalement ce truc un peu anal, teen, machin… Je m’étais amusé à faire un tableau avec une autre manière de catégoriser tout ça. C’était une réflexion qui n’est pas allée vraiment plus loin que ça, parce que c’est un peu difficile si tu remets dans d’autres cases… C’était plus pour réfléchir par rapport aux algorithmes actuels et arriver à de la recommandation plus intelligente comme Amazon peut faire par exemple.

Sur un tout autre aspect, est-ce que tu penses que le porno a une influence sur l’imaginaire collectif ou que c’est l’imaginaire collectif qui influence le porno ? L’œuf ou la poule ?

La réponse, c’est un peu de tout. Penser que le porno agit vraiment avec une puissance, une force, sur la société, c’est lui donner beaucoup de pouvoir. Le porno, il ne faut pas oublier, il est quand même dans un ghetto. Tu en as, si tu en cherches. Il ne faut pas croire que le porno te saute à la gueule. Ça peut influencer d’une certaine manière. Par exemple, dans la musique pop, au sens très large, tu peux dire que Nicki Minaj ce serait, d’une certaine manière, l’influence du porno. Mais moi, je ne le vois pas forcément comme ça. Ce que je vois, c’est surtout du marketing sexuel, de la sexualité qui est mise en avant. La musique a toujours été très sexualisée. Fin 1960 début 1970, des mecs comme Jim Morrison, ça faisait un scandale, parce qu’il sort sa bite, fait semblant de se branler sur scène puis se retrouve avec les flics au cul. Ça a fait un scandale. Et quand on parle de Nicki Minaj maintenant, on oublie complètement, Jim Morrison ou Led Zeppelin. Led Zeppelin c’était :« je vais te donner chaque centimètre de mon amour »… C’est un peu plus vénère que le blues. Mais c’est cool, parce que ce sont des mecs, c’est de la testostérone, on a le droit de le faire. Quand c’est une femme, la sexualité est un peu moins « acceptée ». Je ne vais pas rentrer dans des considérations féministes, mais l’important c’est de remettre les choses dans leur contexte. Il faut prendre un peu plus de recul par rapport à ça. Après, tu retrouves l’influence du porno dans la société à d’autres endroits comme dans la terminologie. Si on dit « MILF », ce n’est pas pour rien, ça vient vraiment du porno pour le coup. La première fois qu’on entend le terme « MILF », c’est dans American Pie. C’est une référence au porno qui a été popularisé à travers le cinéma. Donc tu retrouves son influence à travers un autre médium et tu le retrouves dans la société. Il y a plein de liens comme ça, mais ce n’est jamais aussi binaire qu’on le pense.

Quand on parle d’hypersexualisation des jeunes filles, je ne vois pas ce que le porno a à faire là-dedans. Je trouve que la presse féminine, par exemple, ou la presse en général a beaucoup plus d’influence que le porno. Elle est quand même tiré à 400 000 exemplaires en France et tu l’achètes partout, tu le vois partout… Chez ton dentiste… Et, donc, quand on te dit : « il faut faire une fellation, comme ci ou comme ça » ; je trouve que les injonctions sont quand même beaucoup plus fortes dans la presse ou dans les médias que dans le porno où finalement, on te propose quelque chose, mais on ne te dit pas : il faut faire ça. C’est toi qui l’interprètes après, mais à aucun moment, on te prend par la main et on te dit : « bah non, il faut sucer comme ça ». C’est juste un spectacle. Pour moi, c’est un peu différent des dix conseils pour garder son mec. Le porno ne dira jamais ça. Le porno, il propose. Tu t’en sers comme un support masturbatoire et puis, basta. Après, ça a aussi une influence, certainement un petit peu parce qu’à force de voir les images, tu te dis : « c’est peut-être comme ça qu’il faut faire, c’est comme ça qu’il faut se comporter ». Mais je pense que la plupart des gens font la part des choses. Je me demande justement… je le vois avec ma génération et celle qui suit. Je pense que les parents ont un peu démissionné de l’éducation sexuelle et du côté de l’école, à part pour te faire peur, on ne parle pas vraiment de relations sexuelles.
Ça a toujours été comme ça.

Mais, du coup, avec l’hyperconnexion actuelle, le porno prend un peu le relais… Je ne sais pas ce que tu en penses ?

Il prend le relais, mais il n’a pas demandé à le prendre. Il y a bien certains réalisateurs comme John B. Root en France qui estiment que le porno pourrait être une bonne chose et  qu’il serve à éduquer. Mais c’est une vision du porno qui n’est, à mon avis, pas majoritaire. Je ne pense pas que le porno soit là pour éduquer sexuellement. Ça voudrait dire que le cinéma t’éduque à la vraie vie. C’est un peu étonnant. Souvent, on reproche ça au porno, mais on ne penserait pas à le faire pour le cinéma traditionnel. Ce n’est pas l’histoire de la vie, c’est une fiction. Le porno, c’est pareil, sauf que comme les choses sont très brutes, tu as l’impression que c’est plus réel. La frontière est peut-être moins perceptible que dans un film de gangsters. Le porno, c’est un spectacle et ça doit le rester. Ça doit rester pervers, ça doit rester transgressif. Ça doit rester caché, sale. Enfin, pas caché, mais interdit aux moins de 18 ans. Il ne faut pas finalement que ce soit si normal que ça. Et le fait que ce soit sale, tu te dis peut-être, je pense, quand tu es ado, inconsciemment : ce n’est pas la voie classique.

Mais la réponse est dans l’éducation. La réponse de tout est dans l’éducation. Le problème, c’est que l’Éducation nationale n’a pas à supplanter l’éducation des enfants par leurs parents. Ce n’est pas son rôle. Ils sont là pour enseigner, pas pour éduquer. Le terme n’est pas forcément juste. Ceux qui éduquent, ce sont plutôt les parents. Je ne pense pas qu’ils aient démissionné de ce rôle, pas plus qu’avant. Enfin, c’est compliqué, je ne suis pas papa donc je ne peux pas te dire…

Le souci, c’est que souvent, on va prendre un fait divers tragique et qu’on le lie au porno pour l’expliquer, comme l’a fait Ségolène Royal, à l’époque, sur un cas de viol. Elle a dit : « c’est l’influence du porno ». Le porno n’est pas le problème en fait. Le problème, c’est l’éducation de ces jeunes-là qui n’ont pas fait la part des choses, c’est ça le souci. Sinon, on interdit tout, on interdit le cinéma. On prend les gens pour des débiles et on leur cache les yeux jusqu’à ce qu’ils aient 18 ans. Je ne suis pas trop d’accord avec ça. Mais c’est un sujet complexe et un sujet complexe n’a pas de réponse facile.

Il y a aussi quelque chose que je trouve très paradoxal dans la masse des productions de porno sur le net : c’est l’ambiguïté de pouvoir trouver des choses très diverses et à la fois, avoir l’impression qu’il y a beaucoup de choses très formatées avec les mêmes schémas qui se reproduisent un peu tout le temps.

Tout dépend comment tu vas consommer du porno. Je vais te donner un exemple assez simple : je vais sur xHamster, il n’y a que cette partie-là qui est mise en avant puisque c’est un porno type vidéo. Ça veut dire que les studios ont payé. Il y a une mise en avant. Le reste, c’est que de l’arrivée brute de vidéos. Là, c’est hyper divers. Ce qui est intéressant de regarder sur un tube c’est le top rated de la semaine. Ça, c’est ce que les gens aiment. Dans l’immensité des vidéos, xHamster ne fait pas vraiment de mise en avant, il y a un algorithme, mais il est hyper basique. Là, je suis connecté en plus. Ils sont censés savoir ce que j’aime. Ils pourraient me mettre tout ce que j’aime, mais ils ne le font pas, donc ça veut dire que les vidéos qui arrivent là ne sont que des vidéos que les gens ont vraiment appréciées. Tu vois qu’on aime de tout, il y a des choses très, très différentes. Il y a aussi des sites où tu trouves absolument tous les fétichismes possibles et imaginables. C’est même absolument hallucinant. Si tu aimes voir un mec se faire écraser la bite par des chaussures, c’est possible. Tu vois, en deux clics, je suis arrivé au hasard. Donc il y a tout.

Si tu veux regarder de la production féministe, tu en as. La diversité existe. Mais il faut aussi chercher un peu. Pink Label qui propose quelque chose de très intéressant fait partie de ceux qui refusent catégoriquement d’être repris sur xHamster. On peut leur reprocher de ne pas aller chercher le public, mais eux, ils ne veulent pas y être pour des questions d’éthique, on comprend tout à fait…

Le problème, c’est que les gens consomment quasiment que via les tubes. Mais je ne fais pas partie des gens qui pensent qu’on devrait voir plus de LustCinema que de Brazzers. Qui sommes-nous pour dire ce que les gens devraient aimer ? On ne va pas changer une économie parce que l’on trouve que moralement, c’est mieux qu’il y ait du cinéma féministe. Si Brazzers fonctionne à fond, c’est qu’il y a 50 000 personnes qui sont abonnées dans le monde et que ça leur fait des millions de dollars. Et ça correspond à des clichés qui correspondent à des gens qui ont envie d’acheter. C’est ça aussi le problème : une partie des consommateurs et des consommatrices actuels ne veulent pas payer. C’est la même réflexion que se dire : « Il y a 6 millions de personnes qui ont vu Les bronzés 3. C’est un film de merde, les Français sont des cons ». On n’est pas forcé d’aller voir Les bronzés 3. Ils ont envie de voir un film un peu nul et ils sont contents avec ça. Tu ne peux pas forcer à voir du Almodóvar pour tout le monde. Tu peux râler, mais tu ne peux pas forcer.

Sophie de « the Holy Culotte » a dit quand tu l’as interviewé pour Le Tag : « le porno, c’est une culture générale qui s’intègre de plus en plus dans notre vie. Le fait de parler de sexe de manière plus ouverte va aussi rendre les gens plus heureux parce qu’ils vont mieux connaître ce qu’ils aiment » . Tu valides ?

Je valide pas mal ce qu’elle raconte en général. C’est ça aussi, on essaie de montrer que le porno, c’est joyeux, se branler c’est cool. Il n’y a pas qu’un aspect négatif. Souvent, on a tendance à entrer dans le cliché que les filles sont maltraitées, elles ne sont pas d’accord, c’est nul ou ça donne une mauvaise image. Les gens qui disent ça n’ont jamais interviewé une seule actrice. Elles sont quand même très contentes de tourner, de montrer leur corps. Même si elles sont soumises à l’écran, ça ne veut pas dire qu’elles sont soumises dans la vie, en fait. C’est de la performance et c’est elles qui dominent la scène. Montrer ça, pour moi, c’est positif parce que le sexe, c’est cool.

Contrairement à ce qu’on a pu voir dans le docu Hot Girls Wanted qui fait quand même un gros procès au milieu.

Je ne l’ai toujours pas vu parce que ça va m’énerver, mais je vois le propos… Ça montre une réalité qui existe : les petits studios à Miami avec des agents un peu sales. Mais c’est à charge. Ils avaient déjà fait un truc contre l’hyper sexualisation dans la société américaine. Il y a un contexte et un parti pris de montrer le pire pour après dire que c’est comme ça. Et des gens comme Stoya par exemple ont dit que ça ne reflétait pas la réalité et qu’il n’y avait pas que ça. Pourtant, Stoya est assez militante. Ça défonce l’industrie en ne passant pas par la bonne porte d’entrée. Alors que c’est bien de dénoncer ces ultras cyniques qui n’en ont rien à foutre, absolument misogynes, et ne sont là que pour faire du blé. Le problème, c’est que ce n’est pas que ça. Chez EvilAngel par exemple, je pense qu’ils n’ont jamais eu aucun problème parce que le mec derrière, Stagliano, a une vue très positive du porno. Il n’est pas là pour exploiter et juste faire de la tune. Tu sens que c’est quelqu’un qui aime faire ce qu’il fait et ça se reflète sur son label. Il y a aussi cette réalité-là qui est naze et qu’on voit dans ce docu, mais ce n’est pas que ça. C’est complexe. Aux États-Unis, il y a quand même des syndicats, c’est une industrie, c’est ultra professionnel, tu ne fais pas n’importe quoi. Après, qu’il y ait des connards qui subsistent, il y en a partout. Il serait plus intelligent de dénoncer des producteurs avec leur nom, bien que ce soit difficile pour une question de diffamation, que de dire que le porno c’est sale. Et puis, elles me font un peu marrer, c’était genre : « On fait un truc sur le porno, mais pendant le montage, je ne regardais même pas. Je demandais à mon monteur de monter seul, car je ne pouvais pas regarder ». Je ne sais pas, un peu de respect. Mais il y avait une interview de la réalisatrice dans Vice un peu plus nuancée, même par rapport à son propre travail, donc c’était assez intéressant de voir l’angle qu’elle avait pris. Je ne l’ai pas vu, je vais le regarder un jour, mais je sais que ça va m’énerver. J’essaie de préserver ma santé mentale.

Stoya

Stoya

En tant que fin observateur des tendances du porno, tu penses qu’on se dirige vers quoi dans les prochaines années ?

Côté technologie, on va sur la réalité virtuelle et plus de liens avec les sex toys aussi. C’est déjà bien engagé, même trop engagé. Le marché est sur saturé alors qu’il n’y a même pas encore vraiment de marché. Bravo le porno, encore une fois ! (rires) Dès qu’il y a un truc qui marche, ils le répètent à l’infini. C’est hyper bourrin, c’est lourd. Il y a une niche qui marche, on y va à fond. Après, au niveau de la production, comme les indépendants arrivent un petit peu à s’en sortir, que les sites un peu plus indé aussi arrivent à s’en sortir — je ne dis pas non plus que c’est simple — je pense qu’on aura une diversité encore plus grande. Après, je n’ai pas la solution pour qu’ils arrivent à vivre de la VOD parce que les gens continuent à ne pas acheter. Il faut aussi comprendre que les gens n’ont pas un budget illimité pour le porno qui est un loisir, pas une nécessité. On préfère prendre un abonnement chez Netflix que de prendre un abonnement chez un équivalent dans le porno. Si toute notre génération qui consomme massivement du porno — parce que c’est gratuit et accessible — se mettait à acheter, ce serait une industrie surpuissante. 95 % des spectateurs ne paient pas, c’est énorme.

Le rôle du producteur — c’est déjà le cas, mais dans les prochaines années ça va encore s’accentuer — va s’effacer au profit des plates-formes. C’est une uberisation du porno déjà bien entamée. Avant, si tu voulais être taxi, il fallait avoir une licence, c’est un métier. Avec Uber, tu as un permis, tu contactes la boîte, tu peux être chauffeur Uber et arrêter du jour au lendemain. C’est pareil dans la webcam ou le porno indé : tu vas faire tes vidéos dans ton coin, les poster, les vendre, faire de la cam et si ça te saoule, tu arrêtes. Ce n’était pas le cas avant. Si tu tournes dans un film pour Brazzers ou Jackie et Michel, c’est fini après. Tu n’as le droit de rien. Dans n’importe quel contrat, comme au cinéma, si tu trouves que le film dans lequel tu as joué c’est une merde, tu ne peux pas dire qu’on ne va pas l’exploiter. C’est fini, tu as donné ton accord dès le début. Après, c’est exploité et tu ne peux rien dire. Ce n’est plus le même niveau d’engagement.

Qu’est-ce qu’on peut souhaiter pour l’avenir du Tag Parfait ?

Qu’on continue, qu’on ait plus de sous. Que je ne sois pas obligé de travailler à côté pour ramener des tunes. Qu’on arrive à se renouveler. Peut-être que le jour où on n’aura plus rien à dire, on arrêtera.

Un dernier mot ? Une dernière réflexion ?

Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’on ne porte aucun jugement, en dehors de la loi. C’est important qu’il n’y ait aucun jugement sur les pratiques sexuelles des gens ou sur les fantasmes aussi. Si tu es hétéro, tu as le droit de regarder du porno gay, on s’en fout. Si tu es une fille, tu peux regarder du porno lesbien, ça ne fait pas de toi une lesbienne, ça ne change pas ta vie sexuelle. Un support, c’est un espace. Tu es libre devant du porno de regarder ce que tu veux. Si tu regardes quelque chose sur un tube, c’est quelque chose qui est légal. Il n’y a pas à se poser de questions. Il n’y a pas de pédo pornographie sur ces sites-là, tu peux y aller. Ce n’est pas à toi de te demander comment a été tournée la scène. Tu peux évidemment te poser des questions éthiques, mais il faut partir du principe qu’a priori, c’est fait dans les règles de l’art. Après, il n’y a pas de limites. Si tu veux regarder du porno incestueux, des trucs très gnangnans, du porno romantique, on s’en fout si ça te fait kiffer. Si les bannières pornos horribles à côté te suffisent, go ! Il n’y a pas de règles dans le sexe, pas de règles dans la masturbation, pas de normes. Les seules gens qui ont donné une norme à la sexualité, même si ça sort du cadre du porno, c’est l’église. Le missionnaire ! « On ne va pas sortir de ce truc ». Si des jeunes de 15 ans veulent commencer leur vie sexuelle avec une bonne levrette claquée, qu’ils y aillent ! Le consentement, c’est la seule question à se poser et être en accord avec soi-même. Le reste, pas de règles, jamais. Une question qu’on me pose sur la sexualité des jeunes, c’est aussi un gros fantasme que forcément la génération derrière est en perdition, sur la mauvaise pente. Ce qui n’arrive jamais parce que si chaque génération suivante était pire que celle d’avant, il n’y aurait plus d’humanité. Ça n’a aucun sens. Et à travers le porno, les gens remarquent que la fellation commence beaucoup plus jeune, donc ce serait l’influence du porno. OK ! Et alors, c’est grave ? Il n’y a qu’une manière de faire l’amour, c’est ça que ça veut dire ? Non, il y a un problème si le mec force la fille. Là, il y a un souci. C’est une question d’éducation, pas une question de porno.

Merci à Stephen de m’avoir accordé un peu de son temps pour éclairer ma lanterne. Ce qu’on retiendra surtout c’est que le porno est un support masturbatoire. C’est la jouissance ici et maintenant. Ça n’a pas vocation à continuer une fois la vidéo arrivée à son terme. Qu’il soit accessible facilement le ramène d’ailleurs à ce qu’il est : un produit. C’est donc aussi au consommateur à faire ses choix (et, quels qu’ils soient, « c’est OK ! »). Il y en a pour tous les goûts, il suffit de chercher. Ce qui serait positif maintenant c’est que l’ouverture des corps amène aussi à une ouverture de l’esprit. André Breton dit : la pornographie, c’est l’érotisme des autres.
Lors de mes lectures, je suis également tombée sur cette phrase : la différence entre l’art et la pornographie, c’est que l’art coûte plus cher. Je terminerai donc en lançant cette question : les codes du porno, est-ce la seule chose qui reste à la culture pour se vendre ?

Maureen Vanden Berghe