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Les féminismes se rélèvent les manches : l’appropriation de « Rosie the Riveter » au fil des luttes

En 70 ans, Rosie a été ouvrière, femme voilée et homme au foyer, inspirante et grinçante, insouciante et engagée. En s’intéressant aux diverses versions de “Rosie the Riveter”, c’est l’évolution de la pensée féministe au fil du temps et la pluralité de ses courants qui se dévoilent comme un fil rouge.   


Rosie, féministe sans le savoir

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement états-unien cherche à combler le vide laissé par les hommes partis au front en valorisant les femmes ouvrières. Un biceps tendu qui évoque la force et la détermination, un foulard à pois rappelant la couleur de son rouge à lèvres, Rosie the riveter est d’abord un instrument de propagande détonant, incitant les femmes à s’impliquer dans l’effort de guerre pour préserver – voire développer – l’économie des États-Unis.

Affiche créée pour la fabrique d’armement Westinghouse en 1943 par J. Howard Miller.

Affiche créée pour la fabrique d’armement Westinghouse en 1943 par J. Howard Miller.

Une stratégie partagée par les pays d’Europe occidentale qui se révèle fructueuse – plus de 6 millions de Rosies françaises intégreront le marché du travail – mais qui est envisagée comme temporaire puisque justifiée par des circonstances exceptionnelles qui devaient prendre fin avec la guerre. Lorsque les hommes – ou ce qu’il en restait – retourneraient à l’usine, les dames reprendraient le chemin de la cuisine. Les gouvernements de l’époque n’avaient sans doute pas conscience que cet épisode de l’histoire serait décisif pour les luttes féministes à venir, menées par des femmes qui auraient désormais comme vocation d’être le caillou dans la chaussure cirée du patriarcat, le cheveux dans la bisque de homard du patronat, le moitié de lit froide du patriarche esseulé.

Ne me libérez pas, je m’en charge

Après 1945, il n’était plus possible d’exclure des “vraies affaires” cette moitié de la population jusqu’alors confinée au coquet monde du privé. Les pays occidentaux qui n’avaient pas encore accordé aux femmes le droit de vote y remédient – relativement – rapidement. Mais force est de constater que les réjouissances ne durent qu’un temps. Si le droit électoral est une chose, l’accès à la sphère politique en est une autre : la place accordée aux femmes au sein des classes dirigeantes est quasi nulle et l’égalité des genres n’est pas au rang de priorités. Le fait que le marché du travail soit désormais plus accessible à la gent féminine ne suffit pas à éclipser les différences salariales ni la distribution déséquilibrée des tâches domestiques dans les couples hétérosexuels. Les femmes en quête de liberté comprennent qu’elles ne seront jamais mieux servies que par elles-mêmes : il est temps de se relever les manches – tout comme Rosie – et de faire le boulot, c‘est-à-dire la révolution.

Pénélope Bagieu pour Télérama

Pénélope Bagieu pour Télérama

Le slogan “We can do it” – “nous pouvons le faire” – prend alors une toute autre dimension. À l’origine, ce “nous” ne désigne pas les femmes mais bien la population états-unienne dans son entièreté. Il exprime désormais parfaitement ce concept anglophone difficilement traduisible dans la langue de Marguerite Yourcenar : l’empowerment. Les mouvements féministes qui battent le pavé à partir des années 1960 estiment qu’il est illusoire de lutter à l’intérieur d’un système profondément empreint d’une pensée masculine dominatrice – le fameux patriarcat. Il faut tout déconstruire, à commencer par soi-même car “on ne nait pas femme, on le devient”. Les femmes, éduquées comme des personnages secondaires doivent prendre conscience qu’elles ont aussi le droit de se rêver en haut de l’affiche.

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Féminismes, mot pluriel

Il est dit que les hommes, trop habitués à leurs propres privilèges, y seraient aveugles. Suivant la même logique, certaines féministes manqueront elles-mêmes de recul : quelle place pour la lesbienne, la non-blanche, la musulmane, la handicapée, la prostituée, la transgenre à l’intérieur du mouvement ? Chacune de ces femmes vit des expériences différentes et des discriminations croisées, elles sont cependant reléguées au rang de minorité à l’intérieur d’un groupe déjà opprimé, leur combat étant estampillé “divers”, dans la mesure où il ne concernerait pas la majorité des militantes. Des femmes le plus souvent issues de la classe moyenne, éduquées, ayant elles-mêmes bénéficié d’un niveau de vie inaccessible à d’autres. Une multitude de courants féministes va voir le jour, répondant à la multiplicité des oppressions subies par les femmes – non pas seulement de genre mais portant également sur l’identité sexuelle, la classe sociale, l’appartenance ethnique ou encore la confession religieuse. Si cet éclatement a comme désavantage de rendre la cause féministe plus floue d’un point de vue extérieur, il est néanmoins réaliste.

Artiste : Valentin Brown

Artiste : Valentin Brown

L’appropriation de Rosie devient alors un pied-de-nez. L’étonnement que suscite le détournement de l’image est significatif : il fait écho à un manque de visibilité criant. Nous vivons dans une société où l’image tient une place cruciale, nous sommes exposés à longueur de temps à des publicités, des films, des séries, des photographies qui influencent notre vision du monde, de ceux qui nous entourent et de nous-mêmes. Seulement, certains groupes sociaux sont condamnés à n’être jamais représentés ou alors à travers des clichés dans lesquels certains finissent par se conforter, faute de modèles plus valorisants dans lesquels se projeter.

Artiste : Barbara Alessandri

Artiste : Barbara Alessandri

Instrumentalisation, neutralisation ou appropriation ?

La dynamique entre médias et publics a longtemps été décrite comme allant du haut vers le bas : le spectateur subirait un message sans pouvoir réagir. Pourtant, de nombreux exemples issus des contre-cultures laissent penser qu’une réponse est possible. Parodier des codes de la société traditionnelle, faire d’une marque ou d’un objet un signe de reconnaissance, donner un sens nouveau à ce qu’on considérait comme faisant partie du décor, autant de stratégies qui permettent de renverser la relation de pouvoir entre l’oppresseur et l’opprimé.

Artiste : Robert Valadez

Artiste : Robert Valadez

Chaque pouvoir implique donc la possibilité d’une résistance, induisant le paradoxe que le contre-pouvoir n’existerait pas sans l’oppression première. Si Rosie est aujourd’hui une icône que l’on peut détourner, c’est d’abord parce que l’industrie culturelle nord-américaine a une influence extrêmement importante sur le reste du monde, empreigné par ce biais d’une idéologie néolibérale que l’on a appris à aimer. De ce fait, lorsque l’Adelita, symbole de la révolution mexicaine, est dépeinte sous les traits de Rosie, il ne s’agit pas seulement d’un choix esthétique mais bien d’une prise de position politique : une dénoniciation de l’impérialisme états-unien plus efficace qu’une trilogie de Chomsky.

Artiste : Anat Ronen

Artiste : Anat Ronen

Cela ne signifie pas que la culture populaire ne puisse pas être elle-même politique : lorsque Beyoncé affiche le mot “féministe” en très grand sur scène, doit-on le voir comme un coup de pub ou l’occasion rêvée d’introduire aux féminismes un public qui n’en a peut-être jamais entendu parler ? Et lorsque la culture populaire met en valeur des personnages féminins forts, qui s’éloignent des stéréotypes de genre traditionnels, ne participe-t-elle pas aussi au changement social ?

Photo postée sur le compte Instagram de Beyoncé Knowles

Photo postée sur le compte Instagram de Beyoncé Knowles

La frontière entre la réappropriation et l’instrumentalisation politique est cependant mince. Que penser de Sarah Palin et de Michele Obama lorsqu’elles récupèrent à leur tour le slogan et la pose de la désormais célèbre ouvrière ? Peut-on être à la fois être pouvoir et contre-pouvoir ? Cette question est d’actualité et suscite de nombreux questionnements, notamment vis-à-vis de la candidature de Hillary Clinton, première femme en lice au poste de présidente des États-Unis.

Arlette Figdore

La mise en parallèle de l’évolution des pensées féministes et des différentes versions de Rosie the Riveter nous montre qu’une image n’est pas une arme mais un outil et que ce qui importe, ce n’est pas l’intention première de l’auteur mais bien le sens qu’on lui donne, en fonction des contextes et des époques. Et c’est parce que l’image in se ne suffit pas qu’il est indispensable de donner aux publics des clés de lecture pour les approcher, révéler leur potentiel émancipateur ou au contraire les neutraliser, en dénonçant l’incohérence de ceux qui les brandissent comme des étendards.

Elisabeth Meur – Poniris