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« L’Usine de rien », du collectif dans l’usine et sur le plateau

L’Usine de rien, du collectif dans l’usine et sur le plateau – Rencontre avec Fernando Lopes

Entre le récit d’une occupation, l’analyse politique et la comédie musicale, L’usine de rien est un OVNI cinématographique. Pour enrayer la délocalisation de la production, les ouvriers décident d’occuper les lieux et d’imaginer de nouveaux modes de gestion. Collectivement, ils transforment la façon de travailler de manière horizontale, en auto-gestion, source d’émancipation et de vrai pouvoir de résilience. Mais L’usine de rien transforme aussi la façon de faire du cinéma.
Rencontre avec Fernando Lopes, ouvrier-acteur et porte parole du film, à l’occasion de la 17ème édition du festival Filmer à tout prix.

Quel est votre rôle dans le film ?

J’incarne le chef de production. Je joue un rôle – assez ingrat – de médiateur entre les ouvriers et la direction. Mais au fur et à mesure de la lutte, je prends le parti des ouvriers, étant moi-même aussi concerné par la délocalisation et mis au chômage.

Il y avait 2 ou 3 acteurs professionnels, quelques ouvriers qui comme moi avaient une expérience en tant qu’amateur et tous les autres, c’est-à-dire la grande majorité, étaient des ouvriers. Des travailleurs de l’usine-même où a été tourné le film mais aussi issus d’autres usines qui ont fermé dans la région.

Nous ne sommes pas restés cantonnés à notre rôle d’acteur. Beaucoup de questions artistiques étaient collectivement discutées. Le fait par exemple que je vienne aujourd’hui présenter le film en est l’illustration.

Comment avez-vous vécu cette expérience de création collective ?

A vrai dire, c’était ma première expérience cinématographique. J’ai une expérience de plus 20 ans dans le théâtre amateur et professionnel mais ce fut la première expérience cinématographique. J’ai beaucoup aimé ça, de faire partie activement d’un film.

Ce film a connu des conditions de réalisation très particulières. C’est selon moi lié à cette nouvelle génération de réalisateurs. Il n’y avait aucune hiérarchie entre le réalisateur, l’équipe technique et les acteurs. Par exemple, au moment du casting, Pedro Pinho était présent pour accueillir tout le monde.

Je voudrais dire aussi que nous avons été tellement étonnés quand nous avons reçu nos fiches de salaires. Sachant les difficiles conditions de production cinématographique au Portugal, nous n’y avons pas cru sur le moment. Il y avait un réel souci de rémunérer correctement et dans les temps l’ensemble de l’équipe du film. Ce n’est pas courant et cela nous a tous énormément marqués.

Pedro Pinho a cherché à laisser beaucoup d’espace pour la spontanéité et l’improvisation des acteurs. Comment vous l’êtes-vous approprié ?

C’est exact. La direction d’acteurs nous mettait dans une situation dans laquelle nous devions réagir. Nous jouions à partir d’une provocation ou d’un thème. Pedro Pinho donnait ensuite une direction ou une orientation à ce jeu. Et là encore, il y avait une grande liberté. Nous nous sommes pleinement approprié et construit notre personnage. Il faut savoir que nous n’avons pas eu accès au préalable au scénario. Nous connaissions l’histoire générale mais c’est tout. C’est deux semaines après le tournage que nous avons reçu le scénario !

Le journal Libération qualifie l’Usine de rien comme « un film communiste et punk ». Êtes-vous d’accord avec ces qualificatifs ? Comment le qualiferiez-vous ?

Il y a des thèmes sociaux qui sont défendus par la gauche en général mais je ne qualifierais pas le film comme communiste ni comme punk. ll faut dire aussi que le mouvement punk n’a pas eu une grande influence au Portugal. Je dirais plutôt hardcore, ce mouvement musical dont les textes sont généralement politiques et subversifs. Ils en appellent à la rébellion contre les inégalités et l’injustice, contre la morale et les bonnes mœurs. Il y a aussi un rapprochement entre la musique hardcore et la culture ouvrière. Beaucoup de groupes hardcore sont nés dans la région de Lisbonne à l’époque où des tas d’usines ont fermé. Le hardcore, comme mouvement contestataire, agissait comme une décharge.

Il faut aussi savoir qu’au Portugal, la grande centrale syndicale est affiliée au parti communiste. Donc, dès qu’il y a une intervention syndicale, le film est étiqueté communiste.

Quelles sont les expériences d’auto-gestion au Portugal ?

Après la révolution des œillets, entre 1975 et 2016, il y a eu plusieurs expériences d’auto-gestion, celles-ci provoquées par l’abandon des administrateurs. Mais elles n’ont pas duré. Aujourd’hui il n’y en a plus à ma connaissance. Il y a des coopératives mais sans pour autant travailler en auto-gestion.

Vous voyez-vous les héritiers des groupes Medvedkine ?

Le film dénonce la faillite du système capitaliste. Un système qui a failli mais qui perdure malgré tout. Avec la chute du Mur, l’alternative aussi a failli. Les questions sous-jacentes au film sont « Qu’est-ce qu’on a commis comme erreur dans le passé ? Qu’aurions-nous dû changer ? Et quelle est notre marge de manœuvre aujourd’hui ? ». Par exemple, un moment dans le film, le responsable des ressources humaines dit « il faut voir cette situation de crise comme une opportunité ! ». C’est aussi les propos insupportables tenus par notre premier Ministre Pedro Manuel Mamede Passos Coelho- pendant les périodes de crise au Portugal.
Faut-il combattre le capitalisme ou s’accommoder de certaines de ses contradictions ? Les ouvriers ont des points de vue différents sur l’avenir de leur usine. Certains sont partisans de l’autogestion, d’autres ont besoin du concours des cadres, d’autres privilégient l’urgence de nourrir leur famille plutôt que de faire grève trop longtemps.

Au Portugal, il n’existait aucun film avant l’Usine de rien, qui traite de cette question sociale du travail et des conflits, de l’intérieur et avec autant de concrétude.

Mais prendre la caméra sera sans doute la prochaine étape !

Propos recueillis par Julie Van der Kar

Merci à Miguel António Domingues pour son rôle d’interprète