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Mécanique

Le quatrième appel à projet de l’Association des Jeunes Cinéastes se nomme Pornographies. Pour les citer en restant dans le style télégraphique : « Point de départ : pornographies, comme genres, comme phénomènes de société, comme rapports aux images… Enjeux : l’expérimentation, la réflexion sur un impensé collectif ».

Le thème faisant écho à la campagne annuelle du GSARA, touchant cette année la pornographie et l’audiovisuel, il a été convenu de l’intérêt d’interroger quelques-uns des 6 lauréats retenus parmi les 24 candidatures. Les projets sont toujours en cours de réalisation. L’objectif de cette démarche est de situer comment ces réalisateurs traitent la pornographie, la sexualité, sur un écran. Leur rapport avec celle-ci, leur approche, ce qu’ils en pensent, sur leur bobine et dans notre revue.

Joseph Kusendila connaît le GSARA. Suffisamment du moins pour savoir que la porte d’entrée, qu’on ouvre depuis le secrétariat, ne produit aucun signal sonore lorsqu’on la déverrouille. Deuxième lauréat que j’interviewe, il séduit l’AJC avec la fausse suite de Buttman Confidential II qui, pour des raisons de droits d’auteur, ne se nommera malheureusement pas Buttman Confidential III. Pissenlit, castings et la bonne humeur du réalisateur/acteur/scénariste sont au rendez-vous.

Kusendila est rapidement passé par l’IHECS, une école de communication et de journalisme, avant de faire l’INSAS, institut des arts du spectacle, des techniques de diffusion et de communication. Avant l’appel à projet, il a tourné quelques petites vidéos avec son téléphone portable, réalisé deux clips. En d’autres termes, c’est son premier film.

Buttman Confidential III, gardons le titre en attendant le prochain, raconte l’histoire d’un homme qui regarde les femmes passer dans la rue. Il lui arrive d’en suivre une, de les confondre, de les aborder et même de les inviter chez lui pour boire un verre. Il filme ses observations, zoome et dézoome sur des détails, il en cherche une en particulier. Une femme qu’il a aimée et qui l’a peut-être aimé. Il n’a toutefois pas le souvenir de son nom ou de son visage. À un moment il croit voir Olga Martinez, actrice pornographique hongroise des années 1990, dont il a été terriblement amoureux, tout comme il a été amoureux d’Anaïs.

Lorsqu’il a eu vent de l’appel à projet, il a laissé la proposition de côté. Le sujet lui paraissait trop glissant et il ne se sentait pas vraiment à son aise pour le traiter. Il ne voulait pas faire passer un message, il désirait suggérer, questionner. S’il avait dû rentrer dans le sujet, il aurait aimé parler des preneurs de son, des cadreurs de l’industrie du X. L’auteur précise que si ce documentaire n’est pas né, c’est parce qu’il aurait eu du mal à dénicher ces techniciens. Mais la veille de la remise du dossier à l’AJC, Kusendila change d’avis et se fabrique une chance durant une nuit blanche.

Le film se construit avec des pans d’idées, des détails, issus de différents coins de l’esprit du réalisateur. L’auteur est très inspiré par la mécanique, les rituels pour le reprendre, du processus de casting : « En fait je me suis intéressé à ça parce que, photographiquement parlant, à la base, ça me parlait. J’aimais bien ces plans fixes, je trouvais ça assez froid, j’aimais bien ces profils… ». Il s’est penché sur les casteurs Dominique Besnehard et Pierre Woodman, le second étant spécialisé dans le cinéma pornographique. Il en retire que les codes sont très similaires : plans fixes distants, zooms, questions-réponses tapant dans le banal comme dans l’intime…On retrouve la même chose dans Buttman Confidential III. Le même procédé. L’objectif est de représenter la violence symbolique du casting ainsi que son côté voyeuriste, qu’on retrouve aussi dans le projet de Kusendila, comme il le dit si bien : « Moi ce que je voulais c’était représenter la violence pornographique sans jamais la chorégraphier ». Pour le voyeurisme, l’auteur parle de «  […] regard qui juge, qui découpe les poses et les profils ».

Tout est greffé à Buttman Confidential II, film de John Stagliano. Kusendila décrit une volonté de narration de ce film, comme avec cette scène où un homme suit une femme qui se balade le long du Danube. C’est long, en comparaison aux productions pornographiques actuelles. Stagliano filme les gens, les trams. Vient un moment où il ramasse un pissenlit et l’offre à l’actrice. Kusendila souligne ici que le côté pornographique est un prétexte et que le côté amoureux est présent pour raconter une histoire au travers du prisme de la pornographie. Pareillement à la production de Stagliano, il désire faire son film en DV. Il emprunte aussi des dialogues à Woodman. Il dénote aussi : « Et il y a un truc très marrant dans la pornographie, c’est le champ contre champ. C’est-à-dire que tu auras toujours le visage de la femme et le sexe de l’homme. Comme une conversation. Puis t’as un gros plan où il y a les deux et t’as une espèce de zoom très abstrait où un sexe pénètre un autre sexe ».

Lorsqu’on en vient à discuter de l’industrie pornographique dans un sens plus large, l’auteur tient à recentrer le débat : « La pornographie est une industrie qui génère beaucoup d’argent. On en parle en oubliant qu’il y a ceux qui vendent et ceux qui achètent. Il faudrait arrêter de blâmer les industries ». Il soulève aussi, toujours dans cette optique d’emprunt des codes, que les industries non-pornographiques qui usent de caractéristiques du monde pornographique se développent plus facilement. Il fait référence à la publicité à l’économie. Si ce modèle pérennise, c’est parce qu’on rentre dedans. Dès lors, Kusendila tranche : « Il faut blâmer les consommateurs plus qu’il faut blâmer les industries ». Il compare aussi la consommation pornographique à la consommation de drogue. Encore une fois, il y a ceux qui la vendent et ceux qui l’achètent. Il pousse le parallèle plus loin : « Mais la pornographie c’est une substance que tu consommes de manière assez solitaire. C’est chiant. Je pense qu’elle traduit un ennui. Et elle isole ». Ennui qui peut être retranscrit dans le comportement du protagoniste de Buttman Confidential III. Un homme, un voyeur, seul, qui suit des femmes. Qui les aborde de façon peu réaliste, dans l’espoir de coucher avec.

Kusendila conclut en disant que l’hypersexualisation ne le dérange pas, mais que l’objectivation le gêne. Il la trouve misogyne, unidirectionnelle. On ne voit pas de cul d’homme pour vendre un shampoing. C’est peut-être parce que beaucoup de vendeurs sont des hommes. A ses yeux, la femme nue dans cette publicité pour gel douche, c’est « un produit pour en vendre un autre ». Comme la pornographie, ce sont des hommes qui vendent. Et généralement des hommes qui achètent. La pornographie pour les femmes est peu présente selon lui.

Yassine Berrada

Interview réalisée le 28/04/2016