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De l’autre côté des barbelés

Ami·e mélomane amoureux·se de cinéma, bonsoir.
Il y a un type de courts métrages que j’affectionne particulièrement, connus autrefois sous le doux nom de scopitone, ils portent aujourd’hui le blaz bien plus épuré de clip ; mais n’ont cessé de gagner en qualité, créativité et revendications. Quand la thématique de ce dossier est tombée, j’ai immédiatement pensé à l’incroyable vidéo faisant office de second volet de la série de clips-documentaires lancée par Odezenne à l’été 2016. Si leurs mélodies ont le don d’imprégner sur le long terme mon cerveau, les images tournées par Arthur Muller, n’ont pas quitté mes tripes depuis la première vision. Au point même d’éclipser de ma mémoire la réalisation de la chanteuse M.I.A. sur le même thème qui m’avait pourtant retourné la tête quelques mois plus tôt. Chronique d’un match qui n’en est pas un.

Premier round : la démarche

C’est avec Novembre réalisé par Jérôme Clément-Wilz et portant sur les manifs en marge de Nuit Debout que le groupe Odezenne donne le coup d’envoi d’un triptyque engagé. S’ils ne sont pas les inventeurs du clip-documentaire, c’est avec énormément de singularité qu’ils appréhendent le genre. Et le deuxième épisode pourrait même surpasser le premier tant il est percutant car il donne à voir autrement. Arthur Muller qui réalise les images, ne s’est pas intéressé au sujet uniquement pour 03:27 de vidéos et une place au soleil. C’est à la base pour un documentaire qu’il suit des familles en exil de l’île de Lesbos à la frontière serbo-hongroise où se dressent ces infâmes murs « anti-migrants » édifiés à la bordure de l’Union Européenne (Enfant Nafarat). C’est en voyant le premier volet de la série, Novembre donc, qu’Arthur Muller décide de présenter ses images au groupe persuadé qu’elles colleront parfaitement à une autre piste de l’EP Rien. Les Bordelais saluent la démarche et acceptent de collaborer avec lui sur le titre Chimpanzé dans le but de « réhumaniser » les migrants dans l’inconscient collectif. « C’est bien vu » me suis-je immédiatement dit car ils vont pouvoir porter leur message jusqu’aux personnes qui ont délaissé les JT.

Habituée aux productions très léchées, notamment dans des collaborations avec Romain Gavra, M.I.A. continue elle sur cette lancée en prenant en charge la réalisation de Borders. Un clip dans la lignée de son cheval de bataille : honorer les gens et les pratiques que le « monde développé » marginalise. Si la thématique n’est pas neuve pour M.I.A. elle prend du galon et use cette fois plus que jamais de sa place dans la lumière pour interpeller sur la crise de l’accueil. Une place dans la lumière et en quelque sorte un statut de porte parole, ayant elle-même fui un pays en guerre à un très jeune âge pour demander l’asile en Grande-Bretagne. « I was a refugee because of war and now I have a voice in a time when war is the most invested thing on the planet ». La force de frappe de la chanteuse est sans conteste astronomique (ou du moins internationale) : plus de 14 000 000 de vues pour Borders rien que sur YouTube. Et parmi tous ces gens, M.I.A. ne s’y trompe pas, il s’agit majoritairement d’une jeune population engraissée à la pop culture. C’est donc consciemment qu’elle s’adresse à son audience en adoptant ses codes (dans le choix des images et la construction de sa chanson). Pour dépasser ce public déjà acquis, rien ne vaut une petite dose de provoc (chacun jugera). En se mettant à dos le PSG avec son maillot Fly Pirates, on parle de son clip (et donc de sa thématique) de la toile aux journaux à grands tirages.

Deuxième round : les images

Dans une pure démarche documentaire, Arthur Muller est dans l’action, marche le long des lignes de chemin de fer, se pose dans un camp, court pour éviter les canons à eau. La caméra est à l’épaule et l’image bouge énormément. Il est dans l’action et, surtout, avec les migrants. On nous présente le plus souvent les migrants comme une menace, une masse, des chiffres, des quotas et des foules presque exclusivement masculines. On n’a donc pas l’habitude de voir ces images, ces portraits de familles filmées au plus près, à hauteur d’enfants. Le réalisateur et le groupe veulent distinguer la pluralité des visages. Et lorsqu’ils se rencontrent, le premier montage portait déjà le cœur d’une proposition qui s’impose d’elle-même : être avec.

La chanteuse britannique elle aussi critique le traitement de « masse » infligée aux migrants en prenant l’autre option qui est de nous renvoyer en pleine figure cette dérive. Le tout avec un traitement beaucoup plus « arty » (bien que les cadres et l’étalonnage de Chimpanzé sont dignes de grands films de cinéma). Les images ont été tournées dans le sud de l’Inde près d’un camp de réfugiés Tamouls (communauté dont est issue la chanteuse). Ici aussi on retrouve les patterns récurrents à ce thème : les barrières (celle de la frontière à Melilla), les barbelés et les embarcations de fortune. D’autres gimmicks du sujet, les gilets de sauvetages oranges et couvertures de secours dorées, se retrouvent également aujourd’hui dans la mode et l’art contemporain. La sensation de guerre est également présente à certains moments. Enfin, le maillot de foot tant décrié – sorte « d’uniforme international porté par nombreux réfugiés » comme l’explique M.I.A. – accentue ce qu’on savait déjà : même si l’attention est portée sur elle, M.I.A. se positionne comme une réfugiée parmi les autres.

Dernier round : les paroles

Puisqu’il s’agit tout de même de vidéos censées accompagner une chanson, il serait ballot qu’un message vide tente de se sauver par l’entourloupe de belles images (les générations nourries aux tubes cathodiques estampillés MTV qui se replient aujourd’hui dans les pixels de YouTube savent de quoi je parle).

Des deux côtés, l’engagement est présent; frontalement pour M.I.A. qui, à force de poser la même question (What’s up with that?), insiste sur le fait qu’il est urgent d’apporter des réponses. En intro, elle oppose la notion de liberté individuelle (‘I’dom, ‘me’dom) qui a complètement supplanté l’unité et la cohésion (Where’s your ‘We’dom?) et nous invite en une seule phrase (Let’s be’dem) à se mettre à la place des personnes en exil, être ceux qui défendent les libertés universelles et combattre ceux qui entravent d’une manière ou d’une autre ces libertés. Efficace ! Le premier couplet questionne des problématiques mondiales, le second s’adresse plus directement à son premier public (de jeunes occidentaux) notamment en appuyant là où ça fait mal : (Love wins. What’s up with that?) cette exclamation prônant l’amour du prochain et devenue slogan dans la défense des droits des homosexuels, où est-elle maintenant quand il s’agit de soutenir les réfugiés ? Enfin, dans le dernier couplet, elle s’adresse à chaque individu personnellement. Vous trouverez plus de détails ici car même si la chanson aurait été écrite en seulement deux heures, aucun choix grammatical ni consonance ne sont laissés au hasard.

Pour déchiffrer Chimpanzé, il faut peut-être faire partie de ces gens qui adoraient les analyses de textes au cours de français (mais finalement le mec a peut-être juste écrit que le ciel était bleu parce que le ciel était bleu et puis c’est tout, va savoir). C’est parti, plongée dans le sous-texte, morceaux choisis. Dans les premières lignes, on peut comprendre que l’avenir est flou et incertain du fait des guerres (auxquelles on participe directement ou indirectement par la vente d’armes par exemple) et l’ambivalence entre le côté belliqueux des grandes nations et l’inertie des populations occidentales qui préfèrent oublier leurs petits soucis (en fumant des joints) parcourent toute la chanson. On préfère fermer les yeux alors que le problème nous concerne aussi (épée de Damocles) et qu’il n’est pas si lointain qu’on aimerait le prétendre : Comme Stalingrad qui crame sous 34 degrés centigrades, il s’agit du quartier Stalingrad à Paris, connu pour être un quartier où vivent de nombreux migrants. Le groupe critique également le fait que, dans ce débat tout est rationalisé, chiffré et surtout orienté vers toujours plus de résultats positifs, donc rentables, et veut ainsi montrer qu’on se trompe de discours (Une question à résultats pour être positif). Comme on peut également le voir dans les images, les réponses que nous apportons au problème ne sont pas les bonnes. La suite du poème musical qui parle même de girafes naines, c’est ici.

L’envie était grande de mettre les deux vidéos face à face mais avec une question migratoire dont la résolution ne semble pas suffisamment proche, il est plus intelligent de les mettre côte à côte pour continuer à susciter l’indignation. C’est le premier pas vers la résolution. Quant à ceux qui se trompent de cible et préfèrent confortablement s’indigner contre des artistes qui soi-disant utiliseraient la misère du monde pour faire des clics et des dollars, n’oubliez pas que tout est une question de point de vue puisqu’on croit toujours que le chimpanzé est de l’autre côté des barbelés.

Maureen Vanden Berghe