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Rencontre avec Nicolas Bras, membre du comité de sélection

Quelques jours avant le lancement de la 16ème édition du festival Filmer à tout prix, nous sommes allés à la rencontre de Nicolas Bras. Cinéphile passionné impliqué dans l’activité du Nova et intégré à son comité de programmation depuis bientôt trois ans, il revient sur son expérience de membre du comité de sélection pour le festival Filmer à tout prix.

Filmer à tout prix est ta première expérience en tant que membre d’un comité de sélection ?

J’ai pu connaître des expériences à peu près similaires dans le cadre de ma participation aux programmations pour le Nova. Par exemple, lorsque nous travaillons sur « The Echoes of Jihlava », nous devons établir une sélection de films à partir de la programmation d’un festival qui se déroule en Tchéquie. Nous recevons tous leurs films montrés en festival et nous mettons sur pied une programmation plus réduite. Néanmoins, cela reste très différent de mon expérience de membre du comité de sélection pour le festival Filmer à tout prix.

Combien de films as-tu visionnés au total pour le festival Filmer à tout prix ?

Plus ou moins 150 sur les 600 films que nous avons reçus. Il y en avait certains que j’avais déjà vus. Heureusement, nous nous partageons le travail car il n’est malheureusement pas possible de tous les voir…

Quels étaient tes critères avant chaque visionnement ?

Pour moi, l’un des critères les plus importants, c’est l’audace. L’autre impératif nécessaire à mes yeux, c’est que le film réussisse à parler de ce que l’on vit aujourd’hui.

Au final, nous sommes surtout plongés dans une dynamique de groupe. Chacun apporte une certaine vision du cinéma et de ce qu’il a envie de défendre. Personnellement, je préfère défendre un film qui présente quelque chose de fort plutôt qu’un film à l’ esthétique léchée mais dont le fond serait creux. À mes yeux, la forme doit supporter le contenu. Si on a une forme qui ne porte rien, cela ne m’intéresse pas.

Lors du travail de sélection, nous étions confrontés à deux façons de penser très différentes. Nous devions penser -, à la fois, à la compétition belge et à la compétition internationale. Du côté belge, nous avons reçu entre 100 et 150 films – courts et longs confondus –  pour finalement en conserver près de 60. Les critères ne sont pas du tout les mêmes que pour la compétition internationale. Nous devions sélectionner des films que nous considérions comme les plus aboutis et les plus audacieux. Ce critère explique notamment la différence entre la compétition belge et le panorama belge (ndlr : le « Panorama belge » est une programmation qui regroupe des films belges hors-compétition présentés dans le cadre de la 16ème édition du festival Filmer à tout prix ): les films qui avaient un parti pris assumé et une certaine audace se retrouvaient en compétition. Tandis qu’en panorama, nous allions retrouver des films qui avaient déjà bien vécu ou alors qui ne remplissaient pas tous ces critères. De plus, le festival Filmer à tout prix aime aussi présenter des premières œuvres et être en quelque sorte un tremplin pour un nouveau cinéma.

Comment avez-vous pensé la compétition internationale ?

Pour la compétition internationale, l’enjeu est complètement différent. L’objectif est de présenter au public belge un panorama de propositions cinématographiques qui puissent réussir à parler de ce que nous vivons aujourd’hui et cela peu importe que le film soit argentin, algérien, français ou syrien.

Lorsque je me retrouve face à un film en tant que programmateur, j’espère avant tout qu’il renverra quelque chose au spectateur. Si le film nous parle de ce qui se passe à l’autre bout du monde sans nous permettre de se sentir concernés, j’estime, personnellement, que le film ne mérite pas d’être programmé. Les démarches de programmation et de sélection dépendent de notre objectif et c’est pour cette raison que je faisais la différence entre sélections nationale et internationale. Pour plus de 300 films longs internationaux, nous devions en retenir seulement 11 ! Il est impératif de savoir peser ses choix quand une si faible proportion est retenue. La question n’est pas tant de savoir si le film est de qualité – énormément de films de qualité n’ont pas été sélectionnés –  mais plutôt de savoir ( comment articuler les films en un ensemble cohérent) pourquoi les films sont articulés en un ensemble cohérent.

On ne peut pas se permettre de dire qu’on ne programme pas tel film car on n’a rien trouvé de mieux. Les films sont tellement différents que cela nécessite une réelle discussion. Ne pas prendre un film représente une décision. Cela doit être un vrai renoncement appuyé par un argumentaire afin de permettre au reste du comité de comprendre notre choix. Il y a des films osés qu’on a fini par sélectionner même si nous savions qu’ils susciteraient un débat voire même un rejet. Nous les assumerons. Ce sont des décisions franches.

Quelle est ta définition du documentaire ?

À partir de quand considère-t-on que nous sommes dans du documentaire ou dans dans de la fiction ?

L’intérêt est de parvenir à interpeller et à filmer le réel. Un documentaire comporte de toute façon des formes de mise en scène. Selon moi, dans le documentaire, les personnes filmées et mises en scène continuent à vivre ce qu’elles vivent en dehors du film. Elles parlent d’elles-mêmes et incarnent leur propre personnage. Il existe des films qui se situent à la limite entre la fiction et le documentaire, comme par exemple ceux de Lionel Rogosin. Pour son film On the Bowery, qui dépeint un quartier pauvre de New York dans les années 1960, le réalisateur a demandé aux personnes filmées d’être les acteurs de ce qu’ils vivent mais en incarnant d’autres personnages qu’eux-mêmes. Ils devaient se recréer une autre histoire au sein d’un contexte qui était le leur. Pour moi, dans ce cas de figure-là, on se rapproche plutôt de la fiction. Rogosin a fait la même chose en Afrique du Sud dans l’un des premiers films tournés durant l’apartheid. Il est allé filmer les faubourgs africains où les personnages revivaient ce qu’ils avaient vécu mais à travers une histoire, une existence qui n’était pas la leur.  À l’inverse, pour S21, la machine de mort Khmere Rouge, nous sommes davantage dans du documentaire car il s’agit d’une « remise » en scène de ce que les personnes ont réellement pu faire.

De toute façon, à mes yeux, on ne peut pas définir le documentaire sans définir également la fiction. On appelle documentaire “quelque chose” qui se définit par rapport à ce qu’on a appelé fiction. De base, on est face à du cinéma.

Changeais-tu d’avis souvent par rapport aux films ?

Oui, c’est arrivé. Je ne suis pas sorti d’études de cinéma et il y a tout un pan de la cinématographie considéré comme classique que je n’ai pas vu et que je découvre encore aujourd’hui. (D’ailleurs, que considère-t-on comme classique ? Pourquoi une culture cinématograhique aurait plus de poids qu’une autre ? Ce sont aussi des questions qui doivent être posées.)

En même temps, la question de savoir ce que l’on considère comme classique et des raisons pour lesquelles une culture cinématographique aurait plus de poids qu’une autre sont des questions qui méritent d’être posées. Un cinéaste que j’apprécie comme Lionel Rogosin n’est pas forcément très présent dans les cours de cinéma alors, qu’à mes yeux, c’est quelqu’un d’important. L’école de cinéma va te créer une histoire du cinéma et, dans le même temps, va mettre de côté tout un pan de l’histoire du cinéma  – ou plutôt des histoires de cinéma -. Dans les écoles de cinéma, on fait des choix, on ne peut pas tout voir.

Ce que je trouve justement intéressant dans un comité de sélection comme celui constitué pour Filmer à tout prix, c’est la diversité des points de vue et des histoires. Ma vision du cinéma n’est pas académique et je suis donc parfois confronté à des personnes dont la conception du cinéma diffère de la mienne. Il arrivait que certains films ne m’intéressaient pas énormément mais qu’une discussion me donne envie de les découvrir. Dans le comité, il y a des sensibilités différentes car chacun a sa propre histoire du cinéma. J’ai changé d’avis par rapport à des films et tant mieux ! Par contre, il y en a d’autres pour lesquels on ne pouvait pas me faire changer d’avis (j’étais intransigeant).

Que représente pour toi un festival comme Filmer à tout prix ?

Selon moi, le festival Filmer à tout prix reste un festival de référence en termes de documentaire . Il y a d’autres festivals importants un peu partout en Europe et dans le monde qui se positionnent comme des festivals de cinéma documentaire et j’estime que Filmer à tout prix en fait partie. C’est un moment particulier qui donne la possibilité de présenter un certain pan de la cinématographie documentaire et de proposer quelque chose d’ambitieux et d’interpellant. (Ce n’est pas uniquement du documentaire social et engagé. Il y en a mais ce n’est pas que ça. Un moment donné on a les possibilités de créer des équilibres, des cohérences à partir de documentaires qui sont récupérés un peu partout dans le monde et en Belgique.)

Quelle est la place du documentaire aujourd’hui ?

Je pense qu’on se lamente souvent sur le fait qu’il n’y ait pas de place pour le documentaire – à  la télévision, il n’y en a pas vraiment, au cinéma, un peu plus -mais le plus important c’est peut-être de se demander quelle est la place accordée, de manière plus générale à un véritable cinéma critique.

Propos recueillis par Aurélie Ghalim