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« Si l’État n’est plus considéré comme l’unique dépositaire de l’intérêt général, 
est-ce que c’est grave ? »

Éclairage sur le don et les formes de réappropriation collective de la notion d’intérêt général par Virginie Xhauflair, chargée de cours à HEC École de Gestion de l’Université de Liège et titulaire de la Chaire Baillet Latour en Philanthropie et Investissement social.

Les Belges sont-ils généreux ? La philanthropie connaît-elle la crise ?  

En Belgique à ce stade, nous avons peu de recherches exhaustives sur le don. La Chaire Baillet Latour en « Philanthropie et Investissement social » dont j’ai la charge, a été fondée en octobre 2012, elle est donc relativement jeune. Nous pouvons toutefois dresser un portait plus global sur la générosité des Belges à partir des quelques données disponibles. La crise de 2008 a d’abord eu un impact négatif sur les dons en 2009 mais elle n’a pas entamé la générosité de la population belge. En 2011, la Fondation Roi Baudouin et le groupe de réflexion Itinera ont lancé le baromètre de la philanthropie (basé sur des données subjectives) et l’indice de la philanthropie (basé sur des données objectives). L’enquête réalisée auprès de 1.000 Belges nous apprend que nous sommes prêts à donner plus qu’il y a deux ans. Autres conclusions de l’enquête : 50 % des Belges donnent occasionnellement, 26 %  seulement donnent de manière régulière ; 50 % des personnes interrogées considèrent la philanthropie comme importante pour le bien-être de la société et 25 % comme essentielle. En haut de la liste du Belge figurent santé et recherche médicale (39%). Suivent l’aide aux moins favorisés (21%), les actions humanitaires (18%) et l’accès à un enseignement de qualité pour tous (11%). La protection de l’environnement et le développement durable figurent en cinquième place (6%).

Comme l’a démontré l’Institut pour un développement durable qui s’est aussi penché sur l’évolution des libéralités (le fait que chaque don d’au moins 40 euros à une association peut être fiscalement déductible à hauteur de 45 %), les ménages belges donnent de plus en plus mais le montant moyen diminue.

Si on regarde du côté du financement des associations, Donorinfo est une initiative très intéressante. Il s’agit d’une plateforme d’information gratuite qui encourage le don en cherchant à renforcer la confiance des donateurs : elle audite et publie les comptes de plus de 200 organisations philanthropiques belges. Ce n’est pas rien. En moyenne, plus de 50 % des ressources des organisations philanthropiques sont d’origine privée. C’est énorme !

Au vu de l’évolution de la philanthropie que vous venez de dresser, l’État n’est donc pas considéré comme l’unique dépositaire de l’intérêt général. Doit-on redouter un glissement progressif vers un modèle de charité « à l’américaine »  ?

Je ne crois pas. L’Europe, et la Belgique en particulier, ne partage pas les mêmes valeurs, le même rapport à l’État, à la religion que les États-Unis. Personne n’a jamais écrit ici un Evangile de la richesse. Or cela a fortement marqué les grands entrepreneurs et grands industriels américains dont Warren Buffett, Bill Gates, Mark Zuckerberg, … sont les héritiers. Par contre, j’observe qu’il y a en Europe des emprunts manifestes aux pratiques américaines. Ces emprunts mènent à la construction de formes hybrides, qui s’appuient à la fois sur notre culture et nos besoins spécifiques, et à la fois sur des valeurs anglo-saxonnes. Ces formes sont à ce jour plutôt partenariales, associant acteurs privés, acteurs publics et acteurs associatifs. Y compris dans la gouvernance.

Ces formes nouvelles sont souvent qualifiées de venture philanthropy, c’est-à-dire une philanthropie pensée non comme un don mais comme un investissement, parce qu’elle va chercher à produire un impact, un retour social sur investissement.

Le return n’est pas nécessairement financier mais social ou sociétal. C’est une philanthropie qui veut s’assurer de son efficience. L’entrepreneur social doit démontrer qu’il va produire un changement.

Un exemple ?

Par exemple, le Social Impact Bond est un bel outil de venture philanthropy. Le premier de ces Social Impact Bond a été le Peterborough Social Impact Bond: lancé en 2010, pour une durée de 7 ans et un coût de 5 millions de livres, il visait à faciliter la réinsertion et diminuer la récidive de 3.000 prisonniers condamnés à de courtes peines. Avec un objectif précis: faire baisser à moins de 7,5% le taux de récidive dans l’année suivant la remise en liberté, grâce à une méthodologie innovante d’accompagnement proposée par une association. C’est le fruit d’un partenariat entre 3 parties : des investisseurs sociaux privés, les autorités publiques locales et l’association. Le deal était le suivant : les investisseurs privés prenaient les risques et finançaient à grande échelle l’action de l’association et si l’action faisait ses preuves en matière de réduction de taux de récidive et de coûts pour la collectivité, l’État les remboursait. Même, si les résultats dépassaient certains niveaux, l’État versait un dividende. Cela est supposé coûter moins cher à l’État. Un deal avec a priori zéro risque pour l’Etat qui ne paye que si ça marche… C’est innovant, intéressant mais interpellant !

Le premier Social Impact Bond existe en Belgique dans le domaine de l’insertion socioprofessionnelle des Primo-arrivants. En partenariat avec Actiris, l’association Duo For a Job propose un mentoring des Primo-arrivants par des bénévoles retraités qui ont une expérience dans le monde des affaires. Ici, les investisseurs sociaux se positionnent en philanthropes cherchant en priorité à créer un impact social et à voir leur investissement remboursé de manière à pouvoir soutenir d’autres projets d’intérêt général. L’efficacité est évaluée par un évaluateur indépendant, le partenaire public remboursant l’investisseur seulement si le programme atteint les seuils de réussite prédéfinis par le partenaire public.

Nous sommes donc en Europe sur des formes acculturées par rapport à nos valeurs, à nos besoins et par rapport à ce qu’il est possible de mettre en œuvre chez nous d’un point de vue institutionnel.

Et le rôle de l’État alors ?

Si l’État n’est plus considéré comme l’unique dépositaire de l’intérêt général, est-ce que c’est grave ? Doit-on le redouter ? Chacun prend aujourd’hui conscience de sa part de responsabilité et de son impact individuel par rapport à l’intérêt général. Au-delà de l’impôt, il y a une forme de réappropriation collective de la notion d’intérêt général. Et puis l’État est-il encore le périmètre pertinent aujourd’hui pour assurer la préservation de l’intérêt général ? Nous assistons à des dynamiques de recomposition, qui vont tantôt vers le local, tantôt davantage vers le global. Je suis personnellement convaincue que l’État doit garder des prérogatives en matière de redistribution des richesses, mais il est important de se demander pourquoi l’État est-il aujourd’hui délégitimé ? Nos autorités doivent aussi se remettre en question. Nous devons aujourd’hui requestionner la notion de solidarité, d’intérêt général mais aussi de collectif. Ces notions ne se définissent et ne se construisent plus du tout de la même manière qu’auparavant. Les groupes sociaux, les collectifs, les appartenances sont des notions beaucoup plus complexes qu’hier. Je ne crois pas que la question doit être posée en termes de solidarité versus charité, de modèle à l’européenne versus modèle à l’américaine. Que signifie encore l’État pour la plus jeune génération qui est née dans l’Union européenne, dans un monde global. L’intérêt général, c’est quoi ? De quel groupe, de quel collectif parle-t-on ? Nous ne pouvons plus penser avec les mêmes cadres et les mêmes catégories sur base desquels notre système actuel s’est construit, ils ne correspondent plus à la réalité d’une part croissante de la population, y compris chez nous.

Si nous sommes dans des formes hybrides, présentes et à venir, que pourrait prendre la philanthropie sans empiéter sur ce qui devrait rester dans le champs de la collectivité incarnée par l’État ? 

La philanthropie reste un levier important, elle permet de financer des projets qui ne seraient pas financés par ailleurs. La recherche médicale notamment (par exemple, en Belgique, la recherche contre le cancer est financée à hauteur de 20 % par la philantrophie). Même si les dispositifs mis en place pour récolter des fonds soulèvent certaines questions, que vous avez raison de poser. Il faut garder en tête que l’opération Télévie a par exemple permis en 2012 de récolter environ 8 millions sur 95 millions d’euros affectés à la recherche contre le cancer. Ce n’est pas anodin. Ces ressources financières sont aussi plus flexibles, peuvent être octroyées plus rapidement, et permettent de soutenir des initiatives plus risquées.

Cela pose toutefois la question de la sélection des causes à défendre.

Tout à fait. Il y a des dérives possibles. Il ne faudrait pas uniquement financer des projets capables de démontrer une certaine performance, de susciter une émotion, ou un sentiment de bien-être chez les donateurs. Il y a un travail d’éducation des donateurs à faire, auquel vous contribuez.

Propos recueillis par Julie Van der Kar.