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Sunnyside : avons-nous encore le temps de rêver ?

Avons-nous encore le temps de rêver ?

Une question brulante que pose, en filigrane, Sunnyside, le film de Frederik Carbon.

Premier film du réalisateur belge Frederik Carbon, Sunnyside est à l’honneur dans la sélection Panorama Belge du Festival Filmer à tout Prix, 17ème édition.

Un film qui nous intéresse tout particulièrement car il nous permet de poser une question « brûlante » sur notre rapport au monde, à savoir « dans notre époque hautement connectée, pliée à un effort continu et exténuant de maitrise du temps et de la nature, rythmée par le tic-tac de nos claviers d’ordinateurs, et de plus en plus soumise au diktat des procédés technologiques dans tous les domaines quels qu’ils soient, quelle est la place que nous laissons au calme, au silence, au rien-faire ? »

À travers ses protagonistes hauts en couleurs, oisifs et quelque peu décalés, Sunnyside est une invitation à nous promener du côté ensoleillé de la vie. Le film questionne notre capacité « individuelle » et « collective » d’encore prendre le temps pour rêver, créer, imaginer.

Quel espace avons-nous laissé dans nos vies pour le silence, pour un moment d’introspection … de calme ? Pour la philosophie… Pour l’harmonie ? Se demande un des protagonistes du film, Daniel Liebermann, architecte americain, précurseur dans les années 50-60 du « green & organic design », penseur de l’architecture à l’échelle humaine, concepteur des maisons comme « cathédrales horizontales ».

À 85 ans, Liebermann habite une maison dans le bas d’une colline, située sur la crête brumeuse du Mount Vision, au Nord de San Francisco (Californie). Sur le haut de la même colline, à quelques dizaines de mètres, son voisin, Henri Sandy Jacobs, 90 ans, mène une vie paisible dans la maison construite par son ami l’architecte.

Malgré l’âge très avancé de ses protagonistes, Sunnyside est un film pleinement tourné vers la vie : ses personnages, bien que ridés et porteurs d’un regard parfois quelque peu nostalgique, restent avant tout des personnages profondément ancrés dans la jouissance, chacun à sa manière : Sandy dans le hic et nunc, l’instant présent, capable de savourer le moindre rayon de soleil, battement d’ailes d’oiseau, tressaillement d’une feuille dans le vent… Il restitue à cet instant, dont pourtant la nature semble être inévitablement vouée au passage volatile, une qualité de présence, presque palpable, une façon de suspendre le temps…en l’étirant…un instant de plus.

Daniel, quant à lui, le regard sans cesse tourné vers l’avenir, propulse son élan vital dans la multitude de projets inachevés, il parcourt les pièces de sa maison en regardant ce qu’il reste à faire… Ce qu’il est encore « possible » de faire.

Être dans le présent ou se projeter dans l’avenir ? Dichotomie ou complémentarité ?

En apparence dichotomiques, ces deux attitudes, sont, aux yeux du réalisateur Frederik Carbon, intimement liées : trouver la qualité de présence ici et maintenant, est étroitement en lien avec notre capacité à ouvrir l’espace à l’imaginaire et laisser la place à la création.

À l’image de l’architecture de Liebermann, la proposition formelle de la caméra trace des lignes sinueuses et lumineuses en suivant le dédale de différentes pièces, espaces, objets qui composent l’image. Objets dont la nature, la localisation ou la définition restent floues, mais dont on saisit une vue d’ensemble. C’est à travers le relief et les profondeurs que l’on retrouve une mise en perspective des éléments, très visuelle, comme autant de cadres dans le cadre, chacun portant une histoire différente, éphémère, sans importance si ce n’est que celle d’un équilibre global entre éléments.

En miroir de la philosophie architecturale de Liebermann, la multitude d’objets cumulés sans ordre apparent que nous regardons ne nous encombre pas, le montage cherchant plutôt à sublimer le lien d’hétérarchie entre les choses, favorisant les interrelations et les coopérations multiples entre éléments.

Il en est donc question de liens : le lien entre Sandy et Daniel, le lien entre les pièces de la maison que le film traverse, le lien entre le passé, le présent et l’avenir, le lien entre les objets que la caméra nous montre… Pourtant il me semble que tous ces liens ne sont que la manifestation visible de quelque chose de beaucoup plus souterrain : la relation « essentielle » entre les éléments qui composent la vie. Une façon de dire que tout ce qui est là, avec ou sans raison précise, est là dans un lien de corrélation avec autre chose.

À travers le portrait croisé de ces deux hommes, le film nous laisse présager qu’une autre manière de percevoir la vie est peut-être possible, et que c’est probablement à partir de cet endroit de réconciliation avec soi-même (auquel le film indirectement nous invite) qu’un changement de perspectives d’une portée collective, voire même politique, serait envisageable. Une invitation poétique, comique, à appréhender la vie telle qu’elle est, pour pouvoir ensuite la rêver encore plus belle.

Eleonora Sambasile