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La surpopulation, trop peu de monde en parle. Rencontre avec Théophile de Giraud

Théophile de Giraud est écrivain, activiste, fondateur de la Fête des Non-Parents et auteur de plusieurs livres remettant en cause la procréation, notamment L’Art de guillotiner les procréateurs : manifeste anti-nataliste (Le Mort-Qui-Trompe, 2006). Sa signature : des ouvrages aussi drôles que radicaux et des happenings au service de la cause dénataliste.

Vous avez inventé le concept de Surpollupopulation. Qu’entendez-vous par là ?

Le concept de Surpollupopulation associe le problème de population et de pollution. On a trop souvent tendance à parler des deux phénomènes comme s’ils étaient distincts, alors que l’un est la conséquence directe de l’autre : passé un certain seuil, toute population est cause de pollution, au sens de destruction des écosystèmes. En clair, ce n’est pas tant le mode de vie qui pose problème (comme veulent nous faire croire les décroissants économiques) que le NOMBRE de personnes qui pratiquent ce mode de vie. Les décroissants économiques ont raison sur le fond politique (anti-capitalisme, anti-consumérisme et justice sociale), mais se complaisent malheureusement dans de naïves illusions sur le plan écologique, d’autant que ce n’est pas l’Occident qui décroît, mais bien les pays émergents qui croissent et n’ont rien de plus pressé que de rejoindre notre niveau de vie.

Il faut hélas admettre que toute population exerce une pollution, une pression potentiellement destructrice sur l’environnement. La sobriété volontaire n’est d’aucune efficacité. C’est facilement démontrable par le cas de l’Islande, qui avant l’arrivée des Vikings était extrêmement boisée. Les Vikings ont anéanti toutes les forêts d’Islande pour pouvoir se nourrir, se loger, se chauffer, construire leurs navires… Pourtant ils avaient une empreinte écologique dérisoire par rapport à la nôtre. S’il y avait eu 1.000 Vikings, il n’y aurait pas eu de problème. On pourrait aussi parler de ces cas emblématiques de cervidés, pourtant sobres et very-low-tech, introduits par exemple sur l’archipel de Haïda Gwaii. Il n’y avait pas de prédateurs. Cette espèce pourtant « végétarienne » a proliféré jusqu’au moment où elle a ratiboisé toutes les plantes comestibles et détruit la biodiversité des végétaux, ainsi que celle des insectes et des oiseaux qui en dépendaient. Cela démontre que l’argument de la décroissance économique est insuffisant. Si on était 100 milliards de chasseurs-cueilleurs (sachant que les chasseurs-cueilleurs ont besoin d’une superficie énorme), la planète ne pourrait pas tenir le coup : elle serait dévastée, sobriété volontaire ou non.

Il faut donc décroître au carré : réduire notre empreinte écologique, en arrêtant de faire tourner la société de consommation, mais surtout cesser de nous reproduire au-delà des capacités de la planète.

On veut nous faire croire que tout va bien, qu’il est possible de nourrir toute la population mondiale, que le seul problème est la répartition équitable des richesses,… Il est en effet possible de nourrir tout le monde aujourd’hui si on s’en donne les moyens politiques. Là, je rejoins les décroissants économiques : c’est un scandale que des gens meurent de faim, ou par manque de soins ! Ce qui nous rappelle l’urgence d’un vrai combat de gauche. Néanmoins, les décroissants économiques oublient que nous ne sommes pas seuls sur Terre. Ne penser qu’à l’Homme témoigne d’un anthropocentrisme criminel. Nous devons partager cette planète avec les autres êtres vivants. Nous assistons à la sixième extinction massive dans l’histoire de la vie. On n’a plus connu un tel taux d’extinction des espèces depuis la disparition des dinosaures à cause d’un astéroïde il y a 65 millions d’années. On sait que cette 6ème disparition massive est d’origine anthropique. Pourquoi ? Parce qu’on s’obstine à ne pas comprendre qu’une sphère est un espace fini, totalement incompatible avec une croissance économico-démographique infinie. En proliférant, nous détruisons l’habitat des autres animaux. C’est vrai en Europe où il n’existe pratiquement plus de terres sauvages. Il n’y a plus de loups et quand on les réintroduit, les bergers leur tirent dessus. Il y a toujours davantage de conflits entre l’homme et l’environnement. C’est vrai sur tous les continents, au Nord comme au Sud, où les élémentaires besoins en terres cultivables entraînent toujours plus de déforestation, et donc une réduction des habitats et une chute des populations d’innombrables espèces animales, quand celles-ci ne sont pas menacées de disparition pure et simple. Pensons par exemple au Bangladesh (1.000 hab/km2, l’une des plus fortes densités au monde) où le tigre du Bengale n’a plus sa place. On ne va pas accuser la population bangladaise, une des plus pauvres qui soit, d’avoir un niveau de vie trop élevé. Par contre, c’est vrai que par rapport à leur territoire, les Bangladais sont bien trop nombreux pour ne pas porter préjudice aux écosystèmes. Bref, la cause de l’effondrement actuel de la biodiversité n’est autre que le nombre d’homo sapiens sur cette planète inextensible.

Il y a un chiffre intéressant que tout le monde devrait connaître. Savez-vous quelle est la superficie de terre habitable disponible par personne ? En prenant une population de 7,2 milliards d’hommes, chaque individu dispose d’1,5 hectare seulement. Sur ce minuscule rectangle de 150 m sur 100 m, chacun d’entre nous doit produire tout ce dont il a « besoin » : logement, nourriture, chauffage, éclairage, vêtements, meubles, outils, médicaments, ordinateur, frigo, cuisinière, télévision, lave-linge, téléphone,.. On doit aussi assurer l’absorption ou le recyclage de nos déchets sur cet espace étriqué et, surtout, on doit le partager avec d’autres espèces animales !

Dans le livre, Moins nombreux, plus heureux : l’urgence écologique de repenser la démographie 1 dont vous êtes un des co-auteurs, vous battez en brèche l’exemple de Tikopia, cette petite île du Pacifique brandie comme modèle de gestion durable tant les habitants prennent leurs décisions en commun pour réguler leur consommation de bois et leur population. Pourquoi ?

C’est l’exemple que Jared Diamond a mis en évidence dans son livre Effondrement. Beaucoup de décroissants économiques et démographiques brandissent Tikopia comme modèle de gestion durable mais je m’en offusque car Tikopia est effroyablement surpollupeuplée avec ses 240 habitants au km² – alors que la moyenne mondiale n’est « que » de 45 habitants au km², ce qui est déjà beaucoup trop ! Les Tikopiens se sont rendu compte que l’île était tellement petite et la végétation limitée, qu’ils ont dû exterminer les cochons qu’ils avaient importés comme nourriture au XIIème siècle. Les cochons consommaient trop de calories par rapport à leur rentabilité. Il n’y a donc presque aucune espèce de mammifère sur l’île autre que l’Homo Sapiens. Il n’y a que des cultures vivrières. On ne peut nullement étendre le « modèle » Tikopia à l’échelle de la planète car la Terre compterait alors, à densité égale, 37 milliards d’humains ; ce serait la faillite de la biodiversité. Tikopia préfigure en fait la gestion ingénioriale des ressources de la planète. Une terre extrêmement anthropisée et uniquement au service de l’Homme, au détriment des autres espèces. Une tribu de bonobos menacée d’extinction ne pourrait pas demander l’asile politique sur Tikopia, elle serait refoulée, tout comme les cochons ont été massacrés (rires). Il faut aussi savoir que l’île bénéficie d’une température clémente où la culture est possible toute l’année et où la présence de la mer offre des ressources directes,… Ce n’est donc pas un modèle extensible à l’Himalaya par exemple. Par contre, ses habitants ont été conscients de la nécessité de réguler leur population et ont pris les mesures de contrôle des naissances qui s’imposaient. Dans ce sens, ils sont exemplaires.

Comment mettre en œuvre une politique dénataliste non contraignante et respectueuse des droits humains selon vous ?

Les solutions existent et se mettent en place d’elles-mêmes si on laisse faire les femmes. Il n’est pas question d’adopter des politiques coercitives. Il ne s’agit pas de la politique de l’enfant unique comme en Chine, ni de stériliser qui que ce soit,.. Il suffit d’universaliser les droits de la femme : droit à l’éducation, droit à la contraception, droit à l’IVG, droit à la liberté de choix procréatrice, accès à l’autonomie financière,… Automatiquement, la natalité chute jusqu’à 1 ou 1,5 enfant par femme. Il suffit de laisser faire les femmes, qui toutes préfèrent la qualité à la quantité. Il y a encore aujourd’hui 220 millions de femmes qui n’ont pas accès à des structures de planning familial. Il faut être féministe et en finir avec les phallocrates. On estime à 700 millions le nombre de femmes mariées de force sur la planète. Près de chez nous, l’Irlande et l’Espagne continuent d’être hostiles à l’IVG. Le problème, ce sont les religieux (plus on est nombreux, plus il y a de fidèles), les industriels (plus on est nombreux, plus il y a de consommateurs et de main-d’œuvre bon marché), les politiciens, tels que Poutine ou Erdogan, qui prônent des politiques natalistes pour des raisons patriotiques, bellicistes ou économiques.

Pour sensibiliser et éveiller les consciences, vous aimez utiliser les armes de l’humour noir et de la provocation….

La réalité étant plutôt noire, il est de bon ton d’utiliser l’humour noir (rires). C’est vrai qu’il est parfois utile de provoquer et de susciter des électrochocs tant la question de la surpollupopulation est figée et problématique pour beaucoup de gens. L’humour permet aussi de prendre un peu de distance et de dépassionner le débat. Je pense à Jonathan Swift qui avait fait la « Modeste proposition » en Irlande, alors en état de famine, de manger les bébés, de faire des bottes avec leur peau,.. C’est évidemment mal passé à l’époque et aujourd’hui encore l’humour noir ne passe pas toujours très bien. Lors du happening « Save the Planet, Make No Baby » au Sacré Coeur à Paris, nos propositions étaient délirantes (on prônait le cannibalisme, la suppression des allocations familiales, la taxation de l’enfant surnuméraire, … ). L’idée était d’en remettre des couches de telle sorte qu’on puisse arriver à un consensus. On proposait l’antithèse radicale de la thèse dans laquelle on baigne en permanence : « faisons des bébés puisque tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ». C’est drôle de prendre le contre-pied de manière outrancière.

Il s’agissait par ailleurs d’attirer l’attention des journalistes en leur donnant des images fortes car le discours universitaire, académique, argumenté, technique ne passe pas toujours bien dans les médias car trop complexe, trop peu « spectaculaire ». On contre-manipule ainsi les médias. C’est la technique du cheval de Troie. Ce qu’ont très bien compris les Artivistes.

D’après le naturaliste et écologiste Michel Tarrier, la plupart des tabous ont été vaincus, sauf celui de la surpopulation humaine qui serait l’ultime vraie vérité qui dérange, à tel point qu’il est même estimé outrageant de poser la question : sommes-nous trop nombreux ? La question de la décroissance démographique est-elle si taboue dans les médias selon vous ? L’influence des religions, la crainte de la remise en cause d’une liberté fondamentale de l’humain, le problème des retraites,… sont-ils des freins à tout embryon de débat ?

Comme d’autres militants, je remarque un boycott médiatique sur la question. Quand le pape ou Poutine prennent la parole pour inciter les femmes à faire plus d’enfants, les médias relayent davantage que quand ce sont des scientifiques comme Christian De Duve (docteur en médecine et biochimiste, prix Nobel de médecine en 1974), Stephen Hawking (l’un des plus célèbres physiciens), David Attenborough (Chercheur naturaliste et présentateur vedette de la BBC), un rapport de la NASA ou du Ministère de la Défense du Royaume-Uni qui déplorent les multiples problèmes (écologiques, économiques, géostratégiques,…) causés par la croissance démographique. On invite très rarement des décroissants démographiques à prendre la parole sur un plateau télé ou en radio et quand on aborde la question démographique, les journalistes préfèrent inviter un démographe institutionnel payé pour nous dire que tout va bien et que la transition démographique est en vue. Ils se plantent pourtant de décennies en décennies. Ils avaient prédit une stabilisation démographique à 9 milliards en 2050, mais les projections du Fonds des Nations Unies pour la Population sont sans cesse revues à la hausse. On ne sera pas 9 milliards en 2050 mais 9,6 milliards et peut-être 10 milliards. Et la population mondiale continuera à croître au moins jusqu’en 2100 où nous devrions être 11 milliards, ou plus. Leurs modèles sont incapables de prédire à si long terme, trop de variables entrant en compte. Ce qu’ils constatent avec justesse, c’est que le taux de croissance se ralentit, mais sur une base beaucoup plus grande ! Il y a 220.000 personnes en plus par jour sur la planète ! C’est intenable.

Si c’est si difficile d’en parler, c’est parce que, selon moi, les journalistes eux-mêmes ont souvent des enfants (ou en veulent) et se retrouvent dans un état de « dissonance cognitive » entre un savoir alarmant d’une part et leur vécu/désir d’autre part. C’est une manière de se protéger. Les politiciens ne veulent pas non plus entendre un discours pareil, la publicité est généralement nataliste (pour fabriquer de nouveaux clients),… D’ailleurs, il est intéressant de savoir que l’INED (Institut National des Études Démographiques) en France, qui est tout le temps invité par les médias français, avait pour mission à son origine d’accroître la natalité et ça se ressent encore aujourd’hui dans son discours. Les démographes officiels sont à mon sens des négationnistes. On est dans un modèle économique qui ne veut pas entendre parler de décroissance. C’est aussi très difficile d’aller à l’encontre de notre ADN, de notre programmation génétique. Nous sommes portés à nous reproduire, culturellement et biologiquement, c’est sur-déterminé. Ça demande aussi d’aller à l’encontre d’une tradition religieuse nataliste, d’un discours économique croissantiste et familialiste,.. Personne n’a vraiment intérêt à être dénataliste aujourd’hui, et seuls certains scientifiques ou philosophes font preuve d’honnêteté intellectuelle. La difficulté est d’oser penser vrai. Même si ça fait mal.

Propos recueillis par Julie Van der Kar

1. [Moins nombreux plus heureux. L’urgence écologique de repenser la démographie, un livre coordonné par Michel Sourrouille. Préface d’Yves Cochet. Éditions Sang de la Terre, Paris 2014, 176 pages, 16 €, ISBN 978-2-86985-312-6]