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Syndicats, femmes et intersectionnalité

Dans une société postcoloniale toujours aux prises avec le système-monde1, l’analyse intersectionnelle est un étape incontournable pour décoloniser nos savoirs et nos pratiques. Elle nous permet de traiter de la critique du capitalisme en lien avec les luttes féministes et antiracistes. En effet, on ne peut être décoloniale sans être anticapitaliste. La théorie des races, l’esclavage ont été inventés pour légitimer le vol des ressources, le protectorat et la colonisation.

Or, les afroféministes et les féministes musulmanes2 réalisent un travail fondamental en ce sens. Le monde d’oppressions cumulées dans lequel elles se débattent chaque jour entraîne une réponse solidaire nécessairement intersectionnelle et décoloniale. Mais comment lutter en tant que femmes, avec des femmes, pour les femmes minorisées et précarisées (non précaires) alors que la plus grande partie du féminisme mainstream considère l’universalisme comme la nécessité d’oublier et d’effacer nos appartenances ? Ces féministes reprochent souvent aux féministes minorisées d’imposer une identité ethno-culturelle ou religieuse en oubliant le fait que l’Occident lui-même a construit sa suprématie durant les croisades et la colonisation d’un Orient fantasmé.

On a grèvé un film de Denis Gheerbrant sorti en 2004.

Aujourd’hui encore de trop nombreuses personnes s’extasient devant le mythe de Don Juan. Mais n’oublions pas que derrière lui se cachent la peur de mourir, le capitalisme et son avatar, le consumérisme. Une peur qui a permis d’ancrer une culture sexiste et raciste pour mieux fixer et nourrir le capitalisme. Une peur qui légitime l’existence de sans-Etats (Arendt), de non-citoyen.ne.s, de sans-droits, de personnes jetables (Balibar). Une peur qui banalise les multiples violences institutionnelles dont les travailleurs.ses migrant.e.s, en particulier les sans papiers, sont les victimes résistantes, mais aussi ce nouvel apartheid d’un racisme sans races (Balibar) qui marginalise des femmes en voie d’(auto)-émancipation, désespérant de trouver un emploi et une formation à la hauteur de leurs compétences.

C’est là que les syndicats doivent intervenir. Parce que parmi les structures les plus importantes du contre-pouvoir aujourd’hui, les organisations syndicales représentent des acteurs et actrices de poids dans les dialogues avec les interlocuteurs sociaux, dans les alliances pour une convergence des luttes qu’elles doivent soutenir pour changer la réalité sociale.

Mais comment les syndicats intègrent-ils la spécificité de l’oppression des femmes racisées dans leur lutte ? Quelles alliances ou quelles luttes devons –nous envisager avec ou contre une partie de la gauche ? Quelles autres formations prennent aujourd’hui la mesure de ce phénomène ?

Comme syndicaliste en charge des travailleurs-ses migrants-tes avec et sans papiers, je mène dans et avec mes groupes la lutte contre le racisme vu comme outil d’exploitation et d’exclusion sociale. Dans ce cadre, le féminisme intersectionnel est une grille de lecture indépassable, dans la mesure où il permet de ne pas hiérarchiser les luttes contre les 3 dominations, dont la plus ancienne est sans doute la domination patriarcale3 qui a permis d’installer le capitalisme et d’utiliser le racisme dans l’intérêt des plus forts. Les dominations capitaliste, patriarcale et raciste sont souvent cumulées. Toujours, lorsqu’il s’agit de femmes d’origine immigrée des classes laborieuses.

Or, pour renverser le rapport de forces dans la perspective d’une équité pour toutes et tous (égalité de droits assortie de justice), les syndicats doivent composer avec la conjoncture actuelle en se positionnant : alors que les gouvernements brandissent la menace face à une identité nationale, nous devons refuser cette théorie du choc des civilisations4 et donner la parole aux concerné.e.s par les oppressions aujourd’hui, les Afro-descendant.e.s5 ou personnes d’origine Africaine, les personnes qui subissent l’islamophobie et l’antisémitisme. Les personnes LGBTQI+, les Tsiganes/Roms, les travailleurs-ses occupant les fonctions les plus dégradées du marché du travail, d’ici ou d’ailleurs. Sans tabous. Mais, au quotidien, force est de constater que certaines différences crispent. Des institutions refusent d’envisager le problème que constitue le « racisme sans races » laissant les questions des discriminations liées aux convictions philosophiques et religieuses ou les discriminations liées à l’orientation et à l’appartenance sexuelles à la marge dans certains syndicats. Sous prétexte que certaines questions ou apparences divisent.

Quoi qu’il en soit, les syndicats doivent effectivement s’accorder à ne pas transmettre une vision tronquée de la réalité. Notamment en augmentant le taux de représentativité de celles et ceux qui occupent les fonctions les plus dégradées du marché du travail. De celles et ceux qui sont utilisé.es comme chair à canon dans les débats politico-médiatiques. On pose la question de la loi Travail et on nous répond par la loi EL Khomri ou le burkini. C’est tellement plus facile de parler d’une loi EL Khomri pour brouiller les pistes. Les frondeurs tirent l’alarme et on passe les nuits debout à débattre pour agir contre les mesures d’austérité qui s’abattent sur les travailleurs.ses alors que surgit le prétexte d’un burkini s’attaquant aux valeurs de la République. Parlons plutôt des velléités politiques en matière d’emploi et d’inclusion plutôt que de semer des faux débats en brandissant comme étendards les différences qui composent le prisme de notre identité. Dès lors, le niveau syndical doit permettre que cette diversité d’appartenances puisse interagir. James Baldwin, Aimé Césaire, F. Fanon ont très bien souligné que si la couleur de peau physique est un leurre, elle constitue avant tout une couleur politique qui définit une condition humaine dans l’Amérique ségrégationniste, jusqu’au mouvement des Black Lives Matter d’aujourd’hui. La condition de personnes opprimées dans un système de dominations étroitement imbriquées. En ce sens comme A. Césaire ou Jules Falquet l’ont écrit, peuvent être considéré.e.s Noir.e.s et femmes les Blancs.ches opprimé.e.s dans les classes sociales les plus précaires. L’oppression vécue fait la couleur (politique et non chromatique) ou le genre dans ce monde commun de celles et ceux qui luttent et résistent face aux dominations.

Notre travail de terrain et d’analyse doit nous permettre de trouver ce dénominateur commun de l’injustice sociale pour décider ensemble de l’horizon que nous voulons atteindre pour les travailleurs.ses. Les références à l’Autre comme menace ou exclu.e doivent êtres déconstruites en questionnant nos représentations, la manière dont nous sommes tenté.e.s de choisir entre les bons et les mauvais féminismes, la manière dont nous délimitons les contours de l’antiracisme et de l’anticapitalisme. Pour reconstruire dans une société recomposée, nous devons oser des ruptures épistémologiques à tous les niveaux.

En effet, pour paraphraser Fanon, lutter contre le racisme, le capitalisme ou le sexisme est vain si on ne lutte pas contre les effets de la culture dominante. Il faut interroger la relation entre dominant-dominé et dépasser les dichotomies (Orient-Occident, blanc-noir, dominant-dominé travail-capital, colon-colonisé) afin de générer du changement, de transformer la réalité sociale (historique, culturelle, socio-économique) contre les inégalités et les injustices, contre les oppressions néolibérales et néocoloniales.

Or, dans la pratique, dans ces alliances multiples que nous tissons, nous rencontrons une difficulté majeure : faire interagir les 3 niveaux de la lutte. En général, au moins l’un des 3 est oublié sinon considéré comme subalterne. Beaucoup d’anticapitalistes éludent le combat anti-raciste ou antisexiste, d’autres éludent le combat anticapitaliste ou écosocialiste (je pense par exemple à tous ces ami.e.s et camarades écologistes qui poursuivent la lutte antiraciste à nos côtés).

On a grèvé un film de Denis Gheerbrant sorti en 2004.

Bruxelles : un lieu de travail emblématique

Bruxelles, lieu emblématique, 2ème ville la plus cosmopolite du monde, 184 nationalités représentées. Bruxelles est aussi vue par certains comme un laboratoire (tout comme à Chicago, le terrain peut être vu comme un vaste champ de recherches pour les sociologues de l’immigration, entre autres).

Dans cette métropole, à l’instar d’autres grandes villes du monde, les femmes racisées jouent un rôle fondamental. La pénurie structurelle en matière d’accueil d’enfants et de personnes âgées d’une part, la marchandisation du care, d’autre part, laissent passer un message politique qui puise dans un système où les dominations sont imbriquées entre elles pour perpétuer les rôles traditionnels.

De cette manière, le racisme nourrit le capitalisme et le sexisme en se construisant autour d’idées fantasmées, de préjugés dont ceux sur les femmes migrantes des classes laborieuses qui gardent nos enfants, nos parents, nos malades, en laissant les leurs auprès d’autres femmes dans leur pays d’origine. D’un point de vue syndical, nous ne pouvons laisser cette Global Care Chain déclassifier et dévaluer les femmes dans une société patriarcale.

Par contre, nous pouvons informer, rassembler, résister à la censure, rendre des services (juridiques, …), mener la lutte de l’égalité des droits comme travailleurs-ses, lutter contre l’exploitation économique, construire un « monde commun »6 contre un ennemi commun. Dépasser les dichotomies en sachant pertinemment qu’elles existent.

Combattre les injustices et les inégalités en combattant le racisme et vice versa. Combattre le racisme, le patriarcat et le capitalisme par la solidarité.7

Or, les inégalités et l’inconscient collectif sont objectivés . Ainsi, une enquête de l’Université de Liège menée par J-M. Lafleur et A. Marfouk8 démontre qu’une majorité de personnes dans la population belge considèrent les musulman.e.s comme une menace à hauteur de 47% alors que pour les Tsiganes le pourcentage monte jusqu’à 59%. 4 personnes sur 10 jugent les personnes d’origine immigrée « mal intégrées » (37% de Bruxellois). Or, leur taux de chômage est de 17% (25.5 % Maghreb, 21% autres pays Afrique) contre 6.8 % pour les personnes non racisées.

De surcroît, depuis les attentats de Bruxelles du 22 mars 2016, UNIA9 constate une augmentation des signalements pour islamophobie. Une réalité corroborée par les témoignages qu’UNIA reçoit de son réseau de terrain et des milieux professionnels qui évoquent un climat plus difficile pour les personnes de conviction musulmane (ou apparentées). Les attentats terroristes, les récents actes de haine, les peurs et les amalgames, ainsi que les phénomènes latents de plus longue date font du racisme un sujet d’une actualité toujours brûlante qui légitime des mesures racistes comme les mesures anti-terroristes qui ont touché les Demandeurs.ses d’asile et les sans papiers au 1er plan.

Historiquement : Migrations/émigration-immigration, un combat syndical

Phénomène économique, politique et social, issu des relations entre les pays riches du Nord et les pays pauvres du Sud10 , son traitement règle actuellement, en Europe, la vie de quatre millions de sans papiers, les délocalisé.e.s de l’intérieur.

Actuellement, les gouvernements témoignent d’un droit d’émigration mais pas d’immigration On parle de libre circulation des marchandises et des flux financiers tandis que des murs de fer s’érigent à nouveau aux frontières de l’Europe.

Le droit effectif de porter plainte n’existe pas pour ces personnes (risque de rapatriement), malgré la Directive Victimes, la Directive contre la Traite des Êtres Humains ou la Directive Sanctions. Dès lors l’État, via les politiques menées par les divers gouvernements portent une responsabilité de 1er ordre quant aux violences machistes et les féminicides, les différentes formes de harcèlement et de traite des êtres humains mais aussi les discriminations institutionnelles liées au statut (privé.e.s de certains droits fondamentaux comme le droit à la santé sexuelle et de reproduction, le droit de vivre en famille, …) ou aux convictions philosophiques et religieuses (1ère forme de discrimination sur le lieu de travail d’après l’enquête intersyndicale bruxelloise « Racism Game Over » menée par N. Ouali et A. Martens en 2016).

Or, aujourd’hui, on ferme des centres d’accueil mais on ouvre des centres fermés avec des unités familiales pour enfants : Prison mentale, décapacitation.

Peu importe que l’immigration rapporte 3 milliards d’euros de recettes fiscales (contribution nette) par an et que le calcul dans la comptabilité nationale ne tienne évidemment pas compte du travail informel, encore moins du travail du care (à quand des statistiques genrées).

Peu importe que les plus grands flux migratoires aient eu lieu entre 1850 et 1914 (50 millions d’européens qui fuyaient la misère ou les dictatures pour « occuper » les USA, l’Australie, où les populations indigènes ont été persécutées).

Aujourd’hui, 3.4 % de la population migre (244 millions de migrants au niveau international : 80 millions d’Asiatiques, 62 millions d’« expats », dont 40 millions de l’UE, 50% en Europe – 62 millions d’Afrique dont 90 % en intra-Africain). En 1900, il s’agissait de 5% de la population mondiale.

L’Europe se dit envahie mais sur 500 millions d’habitant.e.s, 0.5% seulement sont des demandeurs-ses d’asile (au Liban, il s’agit d’un tiers de la population, soit 1.5 million sur une population de 6 millions).

86 % des migrations se font dans les pays « en développement » mais c’est en Europe qu’on entend parler d’une crise de réfugiés (en oubliant de tenir compte du fait qu’il y a désormais 27 pays et non plus 15 pour accueillir les migrant.e.s fuyant un monde en guerre dont nous sommes en partie responsables « nos guerres, nos armes ».

Peu importe que ces politiques usent ainsi de prétextes pour durcir les politiques qui n’ont pour effet que de nous garder prisonniers à l’intérieur de la Forteresse Europe (les murs numériques de fichages constituent un marché lucratif qui serait impossible à mener sans les politiques sécuritaires menées à l’heure actuelle et ont fait vider nos caisses publiques de 15 milliards d’euros depuis 2000) ou de nos maisons (femmes).

Peu importe que nous collaborions avec des régimes autoritaires, sinon des dictatures, pour empêcher le départ de ces exilé.e.s de force. Alors même que nul.le ne peut stopper les migrations : des circuits parallèles font que le trafic des êtres humains est la 3ème source de trafic après la drogue et les armes !

Peu importe que 221 Mds partent de la Belgique vers les paradis fiscaux (100 fois le budget de la Justice Belge !) sans compter le cadeau des intérêts notionnels aux entreprises.

Avec 30 milliards d’euros par an, on éradique la faim dans le monde11.

Prendre la mesure de cette conjoncture en tant que syndicaliste, c’est mener un travail intersectionnel. Les syndicats doivent donc intervenir pour contrer ce qui représente une politique de la diversion qui peut aller jusqu’à contourner la loi (ex. des Soudanais expulsés vers un pays où règne la torture) pour mettre en œuvre une « violence légitime » de l’Etat afin d’opposer les bons et mauvais migrant.e.s notamment par le biais d’une crise de l’information (or, la 1ère liberté de la presse est de ne pas être commerciale).

« Les races sont une fiction, hélas le racisme est lui une réalité »12

Il nous faut donc revisiter la place des migrant.e.s et des femmes en particulier, mais finalement de toutes les personnes qui ne bénéficient pas des mêmes droits, en considérant la liberté sous toutes ses formes (libertés syndicales, laïcité originelle) et une juste égalité comme horizon à atteindre, en référence à l’art. 1er de la Déclaration Universelle des droits humains, improprement appelée droits de l’Homme en français, « TOUS LES ÊTRES HUMAINS naissent libres ET ÉGAUX EN dignité et en DROITS. Oui, mais alors, pourquoi, le droit à la mobilité est-il détenu seulement par 1/3 de la population mondiale (visa) ?

C’est ce que nous nous attachons à faire à la CSC, notamment en faisant partie du NAPAR, plan national contre le racisme dans lequel nous avons voulu nous investir parce qu’il développe une analyse intersectionnelle qui nous permet de défaire le paradoxe de faire taire et d’enfermer (maison, travail reproductif) au nom de la liberté.

En tant que responsable syndicale, j’ai eu l’occasion de co-organiser une enquête dans la Région bruxelloise. Les résultats nous ont permis de tirer des conclusions : un délégué syndical sur 2 a bel et bien observé un comportement raciste sur base régulière. Le 1er lieu de discriminations liées au racisme est la sélection à l’embauche et la 1ère forme est liée aux convictions.

En parlant de racisme, nous ne pouvons fermer les yeux sur l’un des freins majeurs de la lutte antiraciste aujourd’hui, le racisme paradoxal : vocable antiraciste // pratique réelle. Il s’agit de la marginalisation de certains aspects de la lutte antiraciste sous prétexte qu’il ne s’agit pas de racisme. Le fait que les femmes voilées n’accèdent qu’avec grande difficulté, suivant disqualification et déqualification, à un emploi ou à une formation parce qu’elles exercent leur droit à la laïcité (principe politique de non-ingérence des Églises, Mosquées, Temples, dans l’Etat et vice versa, mais AUSSI principe de non-discrimination, de liberté de conscience et de liberté d’expression de ses convictions philosophiques et religieuses). Ainsi, on oublie aujourd’hui que ce sont la démocratie, la laïcité et son synonyme la neutralité 13 qui nous donnent aujourd’hui le droit d’exprimer nos convictions philosophiques et religieuses.

Femmes actrices des migrations

Depuis le dix-neuvième siècle (1960 – 47% femmes), la part des femmes dans la migration s’intensifie autour des 50% (52% en Europe, Belgique 51.4 %).

L’évolution s’explique par le refus de l’invisibilisation et de l’inaudibilisation et met le focus sur l’évolution du rôle des femmes dans les migrations internationales (épouses, filles, mères aujourd’hui vues comme sujettes à part entière).

Elles apparaissent de plus en plus comme initiatrices d’une migration pour le travail14. Elles quittent le « Sud » pour des raisons économiques, principalement, mais elles migrent aussi de plus en plus souvent de manière indépendante pour réaliser un projet professionnel, dans la perspective de subvenir aux besoins de leur famille restée dans le pays d’origine, mais aussi pour rompre avec le déterminisme social qui fait que Blanca deviendra travailleuse domestique comme sa mère (discriminations dans le pays d’origine des femmes et donc plus forte propension des femmes à migrer).

Ethnostratification sexuée

Dans un premier temps, la politique d’immigration impacte donc la visibilité des travailleurs-ses migrantes avec et sans papiers, tandis que dans un deuxième temps, l’articulation de la politique avec celle de l’emploi tend à les confiner dans l’un des secteurs les plus dégradés du marché du travail, en régulant l’assignation de la main-d’œuvre sur l’axe de travail rémunéré, dévalorisé, voire gratuit: aux confins du sexe, du statut social et de la « race », les femmes sans papiers sont exploités-es dans le travail domestique ou de care (dont le nettoyage) principalement.

Elles représentent pourtant la « principale source de devises envoyées au pays », d’autant plus qu’elles sont « plus fiables que les hommes ». Le chercheur M. Marfouk a aussi déterminé qu’elles sont plus qualifiées que les hommes (Marfouk).

De nombreux cas de travailleuses sans papiers lésées (en cours de procédure au syndicat) nous prouvent que rien n’est fait pour permettre au travailleur de porter plainte contre des patrons abuseurs ou violents (ou des compagnons) puisqu’aucune disposition légale ne permet au plaignant d’être protégé et de rester sur le territoire jusqu’à la fin de la procédure, malgré l’art 13.4 de la Directive Sanctions non transposée de manière conforme. Elles n’osent pas porter plainte, parce qu’elles ont peur d’être envoyées dans un centre fermé. Mais le statut de victime dans le cadre de la lutte contre les violences faites aux femmes ne devrait-il pas faire primer le statut de victime sur la situation « irrégulière » (qui provient elle-même…) ?

Conclusion : la convergence des luttes, un défi intersectionnel

Pour mettre en œuvre un droit effectif de toutes les femmes, nous devons mener un féminisme inclusif quels que soient leur choix de vie, leur appartenance – orientation sexuelles, leurs convictions, un féminisme décolonial, qui écoute les femmes issues de minorités, racisées et qui lutte contre le racisme sous toutes ses formes, parce qu’il ne suffit pas de ne pas être racistes, et que nous devons être antiracistes (Angela Davis). Tout en étant, et sans hiérarchisation, anticapitalistes et antipatriarcales.

C’est là sans doute, et les manifestations au Chili, en Argentine, en Espagne et ailleurs le prouvent, que nous pouvons trouver ce dénominateur commun de la révolte contre les violences faites aux femmes. Ces violences sont plurielles (domination patriarcale, harcèlement, mépris de genre, coloniales, de guerre) : les violences sont déclinées de manière genrée, le viol est une stratégie de guerre et l’objet de leur corps est un butin, de marginalisation (exclusion du marché de l’emploi et de la citoyenneté).

Lorsqu’on nous parle de drames et non de féminicides, nous sommes toutes d’accord pour leur opposer un « Ni una menos ! », en référence à cette campagne dans laquelle nous pouvons toutes nous reconnaître et nous investir. Et une campagne qui nous permette de garder à l’esprit l’impérieuse nécessité de transformer la société pour qu’il n’y ait plus de femmes qui meurent sous les coups de x, qui soient violées, qui soient forcées d’être surexploitées pour survivre, qui soient payées moins qu’un homme, qui n’aient pas accès au marché de l’emploi, etc.

Et cela commence par une effective représentativité, ne pas attendre qu’on nous donne la parole mais la prendre, participer à la vie démocratique, nous réapproprier les outils comme la laïcité. Refuser l’autorité sur nos corps sur nos choix sur nos vies sur nos voix. Développer des résistances en assumant notre position dans l’échiquier féministe, suivant notre classe, notre genre, nos convictions ou notre culture. Parce que nous ne pouvons accepter qu’on décide pour d’autres sous peine de les établir comme inférieurs et contagier l’inconscient collectif avec le prétexte de la suprématie culturelle.

Posons-nous par contre systématiquement la question de l’impact sur les femmes : les mesures en matière d’emploi, de formation, de participation politique, de sanction des violences, ont un impact spécifique sur un groupe qui subit 3 millions d’années de domination patriarcale en contexte de crise politique (action sociale et services publics sacrifiés sur l’autel du profit au service des actionnaires, des banques et des multinationales, …), d’amenuisement des ressources naturelles (et son corollaire l’impact sur les populations précarisées), de notre environnement (la pollution touche davantage les plus précarisé.e.s et les moyens de prévention sont plus rares)13.

La pratique du féminisme intersectionnel nous rend solidaires de toutes les femmes racisées et ou (sur)exploitées. Il donne la capacité de se reconnaître, de se rassembler dans un monde commun, de créer une constellation des possibles pour changer les choses et ne plus subir. De nouvelles histoires de femmes sont entendues, alors que l’écriture inclusive est un outil incontournable pour réécrire l’histoire et conter l’histoire des concernées. Nos corps, nos choix, nos voix15 pour arracher la liberté par la solidarité dans la recherche de plus de justice et d’égalité sociales.

Eva María Jiménez Lamas

Responsable syndicale interprofessionnelle CSC-Bruxelles

Carte blanche – Le texte n’engage que son auteur.

1 Théorie du centre-périphérie. Lire à ce sujet F. Braudel, I. Wallerstein, S. Amin.

2 Je considère le féminisme islamique comme le moyen assumé de déconstruire les interprétations patriarcales (et les traductions) de la Révélation, de la tradition prophétique, mais aussi des assertions à connotation islamophobe

3 Nous parlerons de patriarcat et de genre plutôt que sexe car il se rapporte aux rôles sociaux des hommes et des femmes davantage qu’à leurs caractéristiques biologiques justement

4 Lire à ce sujet Huntington

5 En tant que Blanche chromatique, je préfère parler de personnes Afro-descendantes et j’utiliserais le terme Noir.e avec une majuscule, en y pensant comme à une condition humaine d’oppression depuis des siècles. Les couleurs ne sont que le marqueur ethnique à la base des inégalités systémiques.

6 En référence à la théorie des Mobilisations Improbables de Lilian Mathieu

7 « Nous ne combattons pas le racisme par le racisme. Nous combattons le racisme par la solidarité. Nous ne combattoAns pas le capitalisme exploiteur par le capitalisme noir. Nous combattons le capitalisme par le socialisme. Nous ne combattons pas l’impérialisme par un impérialisme plus grand. Nous combattons l’impérialisme par l’internationalisme prolétarien. …», explique Bobby Seale (co-fondateur du Black Panthers Party)

9 Ancien centre pour l’égalité de droits et la lutte contre le racisme

10 Au sens où, dans les relations centre-périphérie, un Sud « en développement » est subordonné à un Nord « développé » (sans que l’exploitation de leurs richesses ou la surexploitation des habitant.e.s, dépouillé.e.s de leurs terres, ne soient remises en question)

12 Campagne de sensibilisation dans les transports publics de Washington en 1998

13 Le fait qu’aucune vision du monde ne puisse s’ériger en norme supérieure mais que toutes y aient leur place.

14 En ce sens l’écoféminisme nous permet de rapprocher nos combats (extraction des ressources et exploitation de la main d’œuvre) car c’est le patriarcat qui a subordonné les femmes, les migrations et la nature à la loi des marchés, au profit du capital.

15 En référence à un slogan scandé par Attika Trabelsi lors de la manifestation du 08 mars 2018 à Paris.