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The Walk et Les Suffragettes : dépassement de soi et radicalisation au-delà des mers

Pendant que sur le vieux continent, on hésite encore à penser le djihadisme de peur de l’excuser, deux films anglo-saxons venaient récemment aborder en toute ingénuité la question du dépassement de soi et de l’action directe.

Un 11 septembre disneyworldisé ?

The Walk. Rêver plus haut de Robert Zemeckis, sorti sans trop de fracas en Europe à l’automne 2015, a tout juste réussi à décevoir. Énième spécimen de cette interminable série de films de vide et d’abysse, à même d’escamoter le sacrifice du cadre que constitue la 3D ; cette fiction promettait aussi de ressusciter tout à la fois l’exploit du funambule français Philippe Petit, qui a marché sur un fil entre les Twin Towers en 1974, et les tours elle-mêmes changées en symbole par les attentats du 11 septembre 2001.

Pour un réalisateur depuis longtemps spécialisé dans la revanche des rêves d’enfant (Retour vers le futur, Qui veut la peau de Roger Rabbit?…), ce menu de vertige et de nostalgie ne paraissait pas totalement hors de portée. Mais on sait, au moins depuis Vertigo d’Alfred Hitchcock (1958), que le sentiment de perdre pied, dépend en grande partie de la sensation qui précède de les promener sur la terre ferme. Or, The Walk est un film submergé par le virtuel où le spectateur trouvera difficilement à quoi se rattraper. Un « Paris d’antan, caractérisé par une esthétique de poulbot »1 y tient lieu de reconstitution historique et l’on cesse d’avoir le vertige précisément lorsque, après une heure et quart de circonvolution entre vieille Europe et nouveau continent, le héros pose enfin un pied sur la corde raide et, tout se nimbant de nuage et de fantasmagorie colombophile, il n’est soudainement plus question de vide mais du plein de la confiance en soi.

Le repli géostratégique des Etats-unis d’Obama fournit certes assez logiquement un cinéma filmé au drone, encore un peu moins curieux des réalités étrangères et un peu plus exotique à des yeux européens qu’il ne l’était du temps où l’Amérique prétendait encore gendarmer la planète à mains nues. Paris ne se reconnaît pas dans ce décor, les accents faussement français des interprètes débitant un dialogue extrêmement convenu font rire. Pour couronner le tout, le film accède à la prouesse de rendre le personnage de Philippe Petit encore plus antipathique que ne le laissait suffisamment supposer le docudrama de James Marsh Man on Wire (2008.)

On a dit que le propos de Zemeckis était de faire regretter un monde d’avant le 11 septembre où tout était encore possible. Peut-être son film s’inscrit-il plutôt dans une suite de procédures de réparation du traumatisme par la reconstitution qui vient simplement compléter l’acte de vengeance. On pourrait dire qu’entre Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow qui relatait en 2012 la traque finale de Ben Laden et le postiche onirique de Zemeckis, Hollywood peut estimer en avoir fini avec le 11 septembre, toute question financière mise à part.

Mais, ce faisant, ce que semble trahir la naïveté et l’irréalisme forcenés de The Walk, c’est une certaine ignorance de l’impact des attentats de janvier et novembre 2015 sur les consciences européennes pour ne pas dire le déni que l’histoire (du terrorisme) puisse poursuivre sa course hors des Etats-Unis. Naïveté qui ne serait rien sans la prétention à exporter mondialement sur la base d’une histoire transatlantique (Hollywood restant un empire et Petit étant français) un face à face entre ce qu’il faut bien appeler un fanatique et ce qui ne peut plus faire figure que de cible, tombant assez mal à propos dans les débats qui agitent en ce moment la déconfiture du monde intellectuel parisien. De ce côté-ci de l’atlantique, il n’est peut-être en effet plus seulement question d’opposer la monstruosité d’une organisation diabolique (Al Quaïda) d’un côté au rêve américain et donc occidental de l’autre. Mais de penser le sentiment de déclin auquel les attentats de janvier puis de novembre sont venus donner corps en tant que crime commis par des ressortissants français qui auraient donc supposément préféré le rêve du djihadisme à celui de la société européenne. Comment dans un tel contexte, ne pas prendre The Walk pour l’inversion symbolique du djihad dans le dépassement de soi au défis de la mort et de la légalité ? Comment ne pas entendre là la défense, relativement pitoyable, d’un occident désenchanté présentant des exemples probants, mais passés, de sa capacité à faire rêver, en l’espèce un jeune entrepreneur en spectacle ?

Une radicalisation exemplaire ?

Si Hollywood n’a semble-t-il aucun problème à dépeindre son monde en symétrie et à penser continûment l’altérité absolue qui oppose les USA au terrorisme, l’Europe parisienne s’est permis quant à elle d’émettre quelques doutes. Le constat fait à plusieurs reprises par le politologue Olivier Roy selon lequel l’engagement djihadiste constituerait aujourd’hui non pas tant la radicalisation de l’Islam de France que l’islamisation de la radicalité d’une certaine jeunesse française2 se heurte à un front capitonné. Alain Finkielkraut par exemple, rencontre semble-t-il une certaine difficulté à envisager que de jeunes français fraîchement convertis pour partir en Syrie, soient, faute de mieux, les seuls descendants de son ami Régis Debray, prenant le maquis bolivien en 1967. Cet intellectuel de plateau n’a-t-il pas depuis longtemps changé sa critique du relativisme de marché en un dogmatisme pur et simple qui ne veut plus penser que par essences singulières, défendant qu’on mette l’Incomparable et l’Irréductible (Shoah, occident, civilisation française…etc…) en une quelconque perspective historique ? Là du moins se perpétue dans l’opposition à la philosophie des Lumières, la pensée d’affrontement civilisationnel qui domina après le 11 septembre et qui oppose un occident affaibli par ses traîtres-mêmes (les progressistes atteints par le doute) à un Islam artificiellement unifié et alterisé comme barbare. Ce type de tabou intellectuel, encore loin d’être compris comme l’une des multiples sources du problème dit d’intégration, en est arrivé à faire figure de solution politique puisque le premier ministre français – qui ne trouve manifestement pas ses idées que dans sa propre tête -, en est arrivé à qualifier d’excuse hors de propos toute tentative de pensée sociologique du terrorisme3. Las, l’impensable posé, il pouvait encore arriver que ce soit notre propre histoire, la plus occidentale qui soit, qui nous rappelle l’actualité, fut-ce en l’espèce d’un film venu de la perfide Albion.

Sous les formes académiques de la fiction historique à l’anglaise, Les Suffragettes de Sarah Gavron (2015) entreprend ainsi de raconter aujourd’hui un épisode d’activisme largement occulté. La lutte des femmes anglaises pour obtenir le droit de vote a en effet connu une période de radicalisation entre 1908 et 1913, marquée par des formes d’action qui, à la mesure des valeurs de l’époque, ont été considérées comme extrêmement violentes. En 1905, Christabel Pankhurst crache sur un policier qui tente de l’expulser d’une réunion du Liberal Party où elle tentait de poser la question du suffrage féminin. En 1908, plusieurs femmes membres de la Women’s Social and Political Union (WSPU) créée par Emelinne Pankhurst4 caillassent des vitrines dans Downing street. En 1909, inspirée par la lutte irlandaise, des femmes incarcérées lors de manifestations suffragistes, entament une grève de la faim pour être reconnues comme prisonnières politiques et sont nourries de force. En 1910, suite à l’abandon d’un projet de réforme du droit de vote, elles sont victimes d’une violente répression et deux militantes meurent. En 1913, des membres de la WSPU posent une bombe dans la résidence secondaire vide du premier ministre. La même année enfin, Emily Davison meurt en tentant d’accrocher une banderole suffragiste sur le cheval du roi, lors d’un derby auquel assiste George V. Tous ces événements ou presque se trouvent condensés dans Les Suffragettes à travers le destin d’une ouvrière, Maud Watts, abusée sexuellement par le patron de la blanchisserie industrielle dans laquelle elle et son mari travaillent. Son sentiment de révolte et différents accidents la poussent à s’engager au sein d’un petit groupe clandestin affilié à la WSPU.

Dans les cases de l’animation socio-culturelle, il est bien évident qu’un tel film ne voisinerait pas d’emblée avec, par exemple, La désintégration de Philippe Faucon (2012) au titre des œuvres à montrer aux adolescents des quartiers populaires pour prévenir leur radicalisation. Les attentats des suffragettes n’ayant généralement fait de victimes qu’en leur propre rang, nul ne songerait à les qualifier de terroristes. Pourtant, Les Suffragettes pose deux questions qui traversèrent effectivement le féminisme anglais de cette période et qui ne sont peut-être pas totalement inutiles à relever aujourd’hui : le rapport d’enrôlement et d’endoctrinement reliant la base et le sommet d’un mouvement politique et les moyens employés.

L’histoire a d’ailleurs plus ou moins tranché ces deux questions. Alors que jusqu’à 1913, la WSPU demandait aux femmes de participer aux manifestations en costumes de travail pour représenter l’idéal d’un mouvement transclasse, Emmeline Pankhurst, qui était veuve d’un aspirant parlementaire de l’Independant Labour, négocia finalement avec le Liberal Party le ralliement de sa formation à l’effort de guerre contre la promesse des conservateurs d’un droit de vote partiel après les hostilités. Tandis qu’elle appelait les femmes à travailler dans l’armement, allant jusqu’à soutenir la réclamation d’une suppression des syndicats5, deux de ses filles, Sylvia et Adela la quittaient définitivement, l’une pour rejoindre l’Independant Labour resté pacifiste, l’autre pour participer à la fondation du parti communiste australien. Adela avait semble-t-il été également la première, après plusieurs arrestations, à s’opposer à la stratégie du « Deeds not words » (des actes pas des mots) de la WSPU. Néanmoins, comme l’octroi du vote aux femmes britanniques de plus de trente ans sous conditions, finalement obtenu en 1918, peut être attribué aussi bien à l’activisme d’avant guerre du mouvement d’Emmeline Pankhurst qu’au revirement de celle-ci ou encore aux pressions du Labour, on ne se prononce généralement pas sur le bienfondé de l’action directe des suffragettes. Tout le monde s’accorde en revanche sur ce que la direction du mouvement exigea de ses membres au nom de cette stratégie. Comme l’écrit  Myriam Boussahba-Bravard « Se développe alors chez les suffragettes une vision sacrificielle de la militante qui doit tout donner pour la cause, son temps, son argent, sa santé, sa liberté de mouvement, son intégrité physique, sa « respectabilité »6.

Fait qu’illustre assez efficacement l’œuvre de Sarah Gavron puisque, sous l’injonction de différents personnages dont Emmeline Pankhurst elle-même, interprétée par Meryl Streep, lui commandant de ne jamais reculer, l’héroïne s’y dépouille de tout ce qu’elle possède jusqu’à assister à l’épisode du derby de 1913 présenté ici comme une action suicide7. Le film ne va cependant pas jusqu’à rappeler qu’Emily Davison chérissait la fameuse devise que Thomas Jefferson hésita selon la légende à placer au fronton de l’État américain : « La rébellion contre les tyrans est l’obéissance à Dieu ».

En attendant d’admettre que le progressisme fut aussi une forme de foi, que l’Europe a semble-t-il perdue, il est donc encore, grâce à certains films, possible de deviser des avantages et des inconvénients de ne plus croire en rien et de ne pas céder à l’éternelle invitation de mourir pour des idées. Reste une dimension de l’action politique que le cinéma de fiction récent demeure toujours aussi réticent à aborder ne sachant trop comment l’intégrer à ses canons narratifs : l’action politique considérée non plus du point de vue de l’individu mais du collectif. Ici l’antisociologisme ambiant ne risque pas non plus de grandement favoriser l’innovation ni d’ouvrir en quoi que ce soit les esprits.

Patrick Taliercio

1. [Antoine Duplan, «The Walk», un film cousu de fil digital, Le temps, mardi 27 octobre 2015. https://www.letemps.ch/culture/2015/10/27/the-walk-un-film-cousu-fil-digital]
2. [Olivier Roy, « Le djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste », Le Monde, 24 novembre 2015.]
3. [« Aucune excuse sociale, sociologique et culturelle » ne doit être cherchée au terrorisme déclarait Manuel Valls le mercredi 25 novembre 2015, devant l’Assemblée Nationale. «Expliquer [le jihadisme], c’est déjà vouloir un peu excuser.» soutient-t-il encore lors d’une cérémonie d’hommage le 9 janvier 2016. Avant d’opposer le 21 mars, la volonté louable de « comprendre » à celle néfaste de « chercher je ne sais quelle explication. »]
4. [Péjorativement qualifiée de mouvements des suffragettes par le Daily Mail peu après sa création en 1903, la WSPU adoptera ce surnom qui deviendra notamment le titre de son bulletin, The suffragette, en 1913.]
5. [cf : « 1903 : Les suffragettes passent à l’action directe », Christine (AL Orne), Alternative Libertaire, novembre 2013 http://www.alternativelibertaire.org/?1903-Les-suffragettes-passent-a-l]
6. [« Myriam Boussahba-Bravard, Vision et visibilité : la rhétorique visuelle des suffragistes et des suffragettes britanniques de 1907 à 1914 », Revue LISA, Vol. I – n°1 | 2003, mis en ligne le 19 novembre 2009. http://lisa.revues.org/3116 ; DOI : 10.4000/lisa.3116 ]
7. [La thèse de l’accident l’emporte généralement. On suppose qu’Emily Davisson sous-estima la vitesse à laquelle allait passer le cheval qui la tua. Elle portait d’ailleurs sur elle le billet de son retour à Londres. Tout aussi discutable est le choix fait ici de la présenter comme issue du milieu ouvrier. Fille d’un homme d’affaires mort prématurément, elle fut surtout gouvernante et enseignante.]