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To care or not to care (en deux actes)

In English dans le texte car on peine à trouver un équivalent dans la langue de Molière. Le care regroupe énormément de chose. Le premier schisme possible serait de séparer une disposition (une aptitude) d’une activité (une pratique concrète, en général socialement reconnue ou instituée). Le sujet de cet article se trouve certainement « le cul entre deux chaises », dans la zone de flou qui sépare ces deux ensembles. Elles ne sont pas reconnues comme infirmières ou médecins et ne sont pas non plus ta pote ou ta petite cousine qui vient te filer un coup de main et pourtant, elles font le ménage, s’occupent des enfants, des personnes âgées et j’en passe.

PROLOGUE. MON AMI RUFFIN

Elles. Des femmes (cisgenre dans un système hétéronormé, my bad). Alors, quand un homme prend conscience de l’hyper féminisation de ce genre de métiers et profite de sa tribune pour en parler, je me dis que ça avance. Quand François Ruffin fait un hommage, lors de la Journée Internationale du Droit des Femmes, aux femmes membres du personnel d’entretien de l’Assemblée, c’est bien. Des femmes dans la précarité (c’eût été étonnant qu’il ne relève pas la différence de classe). C’est très bien même. Mais…

Mais, grâce à mes pérégrinations sur la toile cliquant de lien en lien et plus particulièrement grâce à la lecture d’un article, je retombe un peu de mon état de béatitude. Non sans être extrêmement consciente des privilèges que m’offrent ma classe et ma couleur de peau, il aura suffi d’un discours masculin empli d’une sincérité qui fait chevroter la voix, pour ne pas m’apercevoir qu’il manquait peut-être LA phrase la plus importante. Celle qui explicite que ces femmes précaires ne sont pour la plupart pas blanches. « Face à la multiplication des luttes, nous devons tou·te·s faire des choix et, même si personne ne peut être présent partout, nos choix reflètent au quotidien l’importance secondaire que nous accordons aux luttes antiracistes. (…) nos choix sont dictés par nos affects et par un égoïsme certain car nous favorisons toujours les luttes dans lesquelles nous pouvons avoir le beau rôle, être protagonistes, avoir et prendre la parole considérée comme légitime, obtenir notre dose d’adrénaline ». Je vous conseille vivement la lecture de cet article : « A nos ami·e·s blanc·he·s ». On ne va pas ici houspiller Ruffin plus longtemps, on va plutôt tenter de comprendre comment des femmes racisées sont poussées et maintenues dans cette zone grise précarisée et dévalorisée du care. Pour ce faire, j’aimerais mettre en parallèle l’approche systémique de la situation actuelle avec la virulence des attaques à l’encontre des femmes soigneuses – qu’on appelait sorcières – depuis le XIVe siècle, car il y a selon moi des similitudes dans les mécanismes. (C’est au mieux audacieux au pire complètement con, nous verrons bien à la fin de ces lignes.)

ACTE 1. DES BÛCHERS ET DES DOYENS

Scène 1. La chasse aux sorcières

A une époque correspondant à la Renaissance en Europe et aux premiers signes d’une révolution scientifique (XIVe siècle – XVIIe siècle), la chasse aux sorcières fut une régression religieusement imposée vers l’ignorance. Jusqu’alors, les « guérisseuses » exerçaient de manière autonome et procédaient de manière empirique avec des essais, des erreurs et des techniques douces toujours dans le but d’aider et de soulager. Chose qui n’était pas du tout vue d’un bon œil par le pouvoir religieux car dans leur doctrine, la souffrance, la maladie et la mort étaient la volonté divine (et puis « ça ira mieux au Paradis »). Soigner, c’était donc aller contre la volonté divine (autant vous dire qu’il n’était pas bon de choper une grippe à cette époque-là). Et comme aller contre la volonté de Dieu, c’était forcément travailler pour/avec le Diable, ces guérisseuses sont devenues des sorcières aux yeux de leurs détracteurs.

«Brûlée sur le bûcher», gravure du XIXe siècle

Commence alors une campagne d’extermination de concert avec l’inquisition, aussi connue sous le nom de witch hunt. C’est ainsi que des milliers de femmes ont péri et que leurs pratiques de la médecine a failli disparaître avec elles. De plus, des hommes des classes supérieures (respectés, eux, dans ce domaine) pratiquant la « médecine » à l’époque (qui se rapprochait plus de la superstition que de la science) ont fait figure d’experts pour témoigner contre ces femmes dans leurs procès. Donc, oui, vous avez bien vu venir la double peine : on prive les femmes de leur pratique (scientifique empirique) pour ensuite retourner la « science » (pas du tout empirique pour le coup) contre elles et les condamner. Double peine mais aussi double standard puisque ça ne posait problème à personne que les rois et leur cour aient des médecins… seulement voilà, ces femmes soignaient tout le monde et donc aussi (surtout) les femmes et les pauvres.

Scène 2. Les « réguliers »

Cette chasse aux sorcières laissait aux hommes seuls la possibilité d’amener ces pratiques plus loin vers la médecine moderne. Terrain qu’ils ont encore plus sécurisé dans un second temps (une fois la pratique admise et le pouvoir religieux moins strict dans ce domaine) par la création d’universités médicales exclusivement réservées aux hommes. Ce sont donc ces hommes qui allaient rédiger les grands ouvrages de référence en médecine (décider ce qu’il était bon ou non de faire) leur conférant un certain statut mais aussi un sérieux avantage financier. Les femmes ont continué de soigner les plus démunis mais très vite les médecins « officiels » (des riches) ont été soutenus par leurs clients détenant le pouvoir législatif et judiciaire pour faire passer des lois interdisant la pratique de la médecine sans licence (délivrée par les universités dont étaient écartées les femmes). Encore une fois, on entend que pour des raisons « scientifiques » (« biologiques ») les femmes ne sont pas disposées à exercer correctement leur métier. La classe dominante d’hommes blancs n’avait évidemment aucun intérêt à perdre son monopole en laissant ces femmes exercer et, du coup, gagner une indépendance financière. Lorsque, bien plus tard, des femmes de la classe moyenne supérieure arrivent non sans mal dans les universités médicales, elles décident de se joindre au combat de leurs collègues masculins (pour imposer les licences et condamner celles qui pratiquent sans ces licences) car elles s’identifient plus aux hommes issus de la même classe sociale, qu’aux femmes qui soignaient les pauvres, elles-mêmes pauvres et souvent issues de l’immigration.

Pour clore le dossier une fois pour toute, en 1910, un certain Flexner publie un rapport permettant de fermer six des huit écoles de médecine noires américaines et la majorité des écoles « irrégulières » qui accueillent des étudiantes, ne laissant subsister après cette réforme que les institutions proposant des cursus onéreux et donc accessibles uniquement aux hommes blancs des classes supérieures. Tout ceci est grossièrement résumé. Pour aller plus loin je vous invite à lire Witches, Midwives & Nurses. A History of Women Healers  de Barbara Ehrenreich et Deirdre English et de faire vos recherches sur le Women Health Movement.

ACTE 2. DOMESTICATION DES RACISÉES

Scène 1. femmes de Nder

En 2018 ce qui m’étonne, c’est la capacité des gens à s’étonner de l’horreur humaine. Comme si personne n’avait jamais ouvert un livre d’Histoire. En effet, quand en novembre de l’année passée, des images d’un marché d’esclaves noirs en Libye nous parviennent, le monde les découvre avec horreur (à juste titre) et étonnement (vraiment ?). Et dans le flot des explications, peu de mots sur les facteurs historiques. Pourtant, comme l’explique Aïchatou Ouattara  « un marché d’esclaves dans cette partie du monde n’est pas un hasard ». La traite négrière arabo-musulmane durant près de treize siècles a fait plus de dix-sept millions de victimes en Afrique subsaharienne. Petite précision : personne n’a attendu l’avènement des royaumes arabo-musulmans pour se lancer dans l’esclavage, c’était déjà bien en place depuis l’Antiquité et parmi les bénéficiaires de l’esclavage, je ne vous surprendrai pas en disant qu’il y avait pas mal d’occidentaux. Je ne vous fait pas non plus l’affront de vous remettre les définitions de l’esclavage et du racialisme (et racisme), je préciserai seulement que l’un fut (et, soyons francs, l’est toujours) bien commode pour justifier l’autre. Voici donc encore un exemple d’argument faussement scientifique utilisé par un groupe dominant pour cantonner un autre groupe à une condition subalterne. Ce n’est pas bobo-islamo-gaucho de dire que les races n’existent pas en biologie, c’est simplement factuel. Get over it ! et revenons à l’article d’Aïchatou Ouattara car elle nous raconte un fait historique bouleversant par sa force et sa symbolique.

La Noire de… film franco-sénégalais écrit et réalisé par Ousmane Sembène, sorti en 1966

Un mardi de novembre 1819 dans le village de Nder (Sénégal), les femmes décidèrent de sacrifier leurs vies plutôt que d’être réduites en esclavage par des négriers Maures. Seules au village, elles tinrent en défaite leurs assaillants lors d’un premier raid mais les Maures ne s’avouèrent pas vaincus. Conscientes qu’elles ne pourraient réitérer leur exploit face à une seconde attaque, leur courage pris une autre forme. Elles s’entassèrent dans la case principale du village et y mirent le feu, décidées à mourir libres plutôt que de vivre en tant qu’esclaves. Ici aussi, des femmes périssent dans les flammes pour défendre leur liberté. (Ce parallèle ne prétend pas mettre les deux situations sur un pied d’égalité, il me semble néanmoins intéressant). Une fois de plus, tout ceci n’est qu’un bref condensé. Je vous invite à lire l’hommage d’Aïchatou Ouattara aux femmes de Nder et à tou·te·s les résistant·e·s à la traite négrière arabo-musulmane. L’abolition officielle de l’esclavage s’est faite progressivement dans différents États entre le XIX et XXe siècle. Ca c’est la théorie, et puis il y a la pratique, la réalité….

Scène 2. Éthique d’une sollicitude colorée

« Pour que des femmes de classes supérieures puissent prétendre à l’égalité professionnelle avec les hommes, et que les couples puissent résoudre l’inégale répartition des tâches domestiques, d’autres femmes moins favorisées deviennent travailleuses domestiques. A Paris comme à New York ou à Londres, elles sont souvent migrantes (…) ». Dès les premières minutes de l’épisode 5 de “Un podcast à soi (Qui gardera les enfants ?)” le décor est planté. Cet épisode, en plus de nous permettre d’entendre la voix de celles qu’on entend trop peu, participe à notre compréhension de la division sexuelle et raciale du travail. Si le postulat de base n’est pas « une grande découverte », j’y ai néanmoins appris des choses, comme la notion de chaîne internationale du travail domestique et du soin à autrui. En effet, l’articulation des rapports sociaux de sexe, de classe et de race joue un rôle important dans la migration de travail et permet de comprendre la place du care dans la mondialisation néolibérale. Dans sa Thèse de doctorat en Sociologie sur la migration et le travail des femmes haïtiennes, Rose-Myrlie Joseph explique la situation de substitution d’une catégorie à une autre.

Substitution d’une catégorie à une autre, mais rarement au-delà. Une fois atteinte la case suivante, on y reste cantonné toute sa vie (sauf à de très rares exception). Là où l’homme migrant est persona non grata car il viendrait “voler” le travail des locaux, la femme migrante est, elle, tolérée voire bienvenue. Et ce n’est pas qu’une question de mentalités, l’Etat, se désinvestissant chaque jour un peu plus de la sphère sociale, a bien entendu son rôle à jouer. Je vous fait la version courte mais, puisque ces femmes migrantes représentent de la main-d’oeuvre domestique permettant de répondre à un besoin et de palier aux manquements des politiques publiques, deux cas de figure sont possibles : soit importer officiellement cette main-d’oeuvre domestique, soit faire mine de rien et emballer ça dans un beau discours femonationaliste comme le fait la nouvelle extrême droite et les gouvernements néolibéraux à travers le continent. Faire mine de rien (entendez : réguler le moins possible leur cadre de travail), tolérer, alors que, comme ces femmes ont une utilité à cet endroit très précis pour l’économie occidentale, on ne va, par exemple, pas reconnaître leurs diplômes/formations/expériences professionnelles pour s’assurer que ce soit la seule catégorie d’emploi qui leur soit accessible. Et le discours fémonationaliste a cela de pratique, il permet de se donner bonne conscience. Il repose sur cette mythologie contemporaine qui voudrait que la femme migrante est une victime passive de sa culture. “On leur permet de travailler, de sortir de chez elles” (il va même falloir dire merci si ça continue). Tout ça pour les asservir dans un autre foyer. Ça valait bien la peine de salir le féminisme en tentant d’en faire un bel habit pour votre idéologie raciste.

Pour une société durable il faut renforcer les métiers du care (Car, en 2050, les plus de 60 ans représenteront près du tiers de la population, ce qui rend les enjeux encore plus cruciaux et je n’ai pas l’impression que les gens vont arrêter de faire des bébés prochainement donc il faudra bien que quelqu’un s’en occupe). Toutes ces tâches, c’est du travail et ça devrait être reconnu comme tel mais pour le moment le secteur est précarisé car ces emplois sont sous-payés et souvent sans contrat et sans statut.

EPILOGUE

Vous l’aurez compris, dans les deux actes, il y a des raisons de croyances mais surtout des raisons économiques et le soutien du pouvoir en place. Avec des conséquences terribles pour les femmes (particulièrement pauvres et migrantes) : impossibilité de gagner une indépendance financière, méconnaissance de son propre corps, énorme retard sur les avancées médicales (majoritairement pour ce qui ne concerne que les femmes)… Et de manière plus globale, en ayant perdu minimum quatre siècles d’avancée sur les soins de santé.

Et si aujourd’hui, en cantonnant les femmes migrantes à des postes subalternes on se privait de connaissances qui permettraient à notre société d’aller plus loin au lieu de rester coincés dans des croyances moyenâgeuses pour préserver un système rance ? (c’est une fausse question, je suis persuadée que c’est le cas !) En tant que féministe, il y a aussi des leçons à tirer : on ne peut pas, dans un désir d’accéder aux mêmes droits/pouvoirs que les hommes, nier la nécessité d’une lutte des classes et le besoin de combattre l’ampleur du racisme ambiant (sociétal et institutionnel). Et encore moins piétiner d’autres femmes pour arriver à cette égalité tant revendiquée.

Maureen Vanden Berghe 

Le texte n’engage que son auteur.