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Vers un monde sans usine et sans travail ?

Sommes-nous engagés dans une nouvelle et importante révolution industrielle ? C’est ce que pensent un certain nombre d’auteurs qui prévoient des mutations considérables en matière de manière de produire, de relations au sein des entreprises et, bien sûr, d’emplois.

Ainsi, Klaus Schwab, le fondateur du forum économique de Davos, suggère que les progrès technologiques, depuis une vingtaine d’années, vont « brouiller les frontières entre les sphères physiques, numériques et biologiques »1. Les innovations se succèdent à un rythme effréné : imprimante 3-D, voiture autonome, construction de plateformes digitales de gestion des fournisseurs, robotisation des tâches de services et d’assemblage…

L’impact sur les emplois risque d’être tout aussi énorme. De nombreux postes ont toutes les chances de disparaître dans les années qui viennent. Seront-ils remplacés par d’autres ? Une étude menée par deux chercheurs d’Oxford, Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, annonce que 47% des emplois américains pourraient être éliminés par la nouvelle donne technologique2. Mais l’OCDE3 a présenté face à cette perspective très pessimiste une vision alternative où seulement 9% des occupations seraient réellement menacés4.

Il est clair que des bouleversements majeurs sont en œuvre. L’univers du travail devrait en subir les conséquences. Il est sans doute difficile de préciser jusqu’à quel point, étant donné que toutes les inventions ne sont pas terminées ou abouties. N’oublions pas qu’il y a vingt ans l’essayiste américain Jeremy Rifkin anticipait la fin du travail5 et que jusqu’à présent il n’en a rien été.

Notre démarche dans cet article ne sera pas d’estimer la réalité ou non d’une disparition du travail et de l’avènement des entreprises sans salariés, mais de la possibilité de son développement dans le cadre du capitalisme. En effet, celui-ci se développe à partir de l’exploitation des forces de travail. Comment peut-il continuer à progresser, alors que la recherche de la compétitivité et donc de la productivité pousse les entreprises à épargner toujours davantage de main-d’œuvre par quantité produite ?

La centralité du travail

La richesse créée, c’est-à-dire ce qui est nécessaire à l’être humain pour vivre, se développer et s’épanouir, ne peut provenir que deux sources fondamentales : la nature qui procure les matières premières, qu’elles soient agricoles, forestières, maritimes ou minières, nécessaires à l’existence ; et le travail qui permet de transformer les produits naturels en biens de consommation ou de production permettant d’obtenir plus facilement les premiers. Cette affirmation n’est nullement une profession de foi marxiste. A une époque, elle était ouvertement défendue par les penseurs les plus érudits, ceux de l’époque des Lumières, notamment par les libéraux Adam Smith et David Ricardo.

Adam Smith, considéré par tous comme le père fondateur de l’économie politique, entame son livre majeur, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, d’une façon non ambiguë : « Le Travail annuel d’une nation est le fonds primitif qui fournit à sa consommation annuelle toutes les choses nécessaires et commodes à la vie ; et ces choses sont toujours, ou le produit immédiat de ce travail, ou achetées des autres nations avec ce produit »6.

Mais seul le travail crée de la valeur marchande. Même si elle fournit des produits nécessaires à la vie, la nature, la terre, le sous-sol et la mer, ne peut en fournir. Comment cela se peut-il ? La nature ne peut recevoir de rémunération pour ce qu’elle offre aux êtres humains. Elle prodigue donc ses bienfaits gratuitement.

Si quelqu’un s’ingénie à faire payer une propriété du sol ou de ce qu’il contient, c’est en vertu d’une appropriation exclusive qu’il a réussi à imposer aux autres. Même dans ce cas, aucune richesse nouvelle ne sera créée. Les revenus du propriétaire proviendront d’un transfert de recettes d’autres personnes, qui les auront acquises grâce à un travail. L’air et l’eau de la rivière, qui ne font l’objet d’aucune appropriation, sont totalement gratuits.

Il en va de même pour les machines. Celles-ci n’ajoutent aucune valeur supplémentaire aux marchandises au-delà du travail qu’il a été nécessaire de dépenser pour les fabriquer. La comptabilité d’entreprise incorpore très bien cette réalité dans ses calculs de coûts à travers les amortissements. Ceux-ci correspondent au prix payé pour l’équipement divisé par le nombre d’années que celui-ci est censé durer.

Si une machine coûte un million d’euros et qu’elle est censée durer dix ans, elle ajoutera à la marchandise qu’elle contribue à fabriquer 100.000 euros par an. Supposons que la quantité produite s’élève à 100.000 pièces annuellement. Dans ce cas, la machine apportera un euro par bien. Rien de plus.

Il se peut que ce tarif soit supérieur à l’équivalent monétaire du travail fourni pour le produire. Par exemple, la firme paie pour l’engin utilisé non un million d’euros, mais 1,1 million. Il y aura alors un transfert de revenu entre les deux entreprises, de celle qui utilise l’outil vers celle qui l’a réalisé, prélevé sur ses profits7. Mais aucune richesse ne sera ajoutée. Il se peut que l’outil ait une durée de vie supérieure à celle estimée au départ. Les clients auront sans doute alors payé trop par rapport à ce que les marchandises produites grâce à ces machines valent réellement. Si cette situation perdure, ils devront prélever une part supplémentaire sur leur revenu pour acquérir ces biens. Il s’agit à nouveau de transfert de revenus entre personnes, mais non de création de richesses8.

Il est évident qu’avec des robots ou des imprimantes 3-D, qui composent à eux seuls un objet, on est dans l’illusion totale. La machine semble être seule à l’œuvre et effectivement elle fait émerger une marchandise dont l’utilité est indiscutable. En revanche, la valeur marchande « nouvellement créée » est nulle.

Cela vient du fait que cette valeur marchande n’a de sens que pour les êtres humains. C’est cela qui procure des revenus et ceux-ci peuvent alors être dépensés. Que ce soit la nature ou la machine, celles-ci ne disposent d’aucun revenu et elles ne consomment pas non plus.

En fait, nier que seul le travail crée la valeur est avancé par des auteurs qui veulent cacher les incohérences et les injustices liées à la distribution des richesses. Ainsi, William Jevons, un des fondateurs du courant néoclassique qui domine la théorie économique académique jusqu’à aujourd’hui, s’en prend violemment en 1879 à la conception établie par David Ricardo, « homme habile mais mal avisé », accusé d’avoir « aiguillé la science économique sur une mauvaise ligne »9, notamment en ce qui concerne la détermination de la valeur.

Mais son but profond est de justifier l’inégale répartition des richesses dont « le résultat est dû en grande partie aux lois de la nature »10. Il ajoute un peu plus loin dans le texte : « On doit donc non seulement permettre à chacun de faire et de gagner tout ce qu’il peut, on doit l’y encourager. Nous devons de la sorte supporter les plus grandes inégalités de fortune »11.

David Ricardo, tout comme Adam Smith, essayaient de démontrer le caractère parasitaire de la classe des propriétaires fonciers, prenant une trop grande part des revenus dans la production industrielle (et agricole). Mais c’était durant les débuts du capitalisme, au moment de la première révolution industrielle. William Jevons écrit à la fin du XIXème siècle. Le capitalisme est bien établi. Sa motivation n’est plus de transférer les revenus des rentiers féodaux vers les entrepreneurs industriels, mais d’assurer la légitimité du système économique. Dans ces conditions, la théorie de la valeur basée sur le travail est inutile, voire dangereuse, Marx ayant montré que, si le travail était source de toute valeur marchande, non seulement les possédants terriens sont superflus, mais les capitalistes aussi. Un argument inacceptable pour la doctrine économique officielle.

Dès lors, on12 invente ces fameux facteurs de production qui doivent recevoir leurs rémunérations propres, ce qui est également défendu par Adam Smith et David Ricardo (mais c’est contradictoire avec leur théorie de la valeur déterminée par le seul travail). Il faut payer aussi et autant le travail, le capital et la terre. Cette évidence que les capacités à travailler sont assez équitablement partagées, alors que le capital et la terre le sont totalement inégalement n’est jamais pris en considération. On ne s’interroge donc pas des raisons pour lesquelles le capital et la terre devraient recevoir leur dot, en sachant évidemment que ce ne sont pas les facteurs qui en tant que tels empochent les gains, mais leurs propriétaires, qui sont, comme les autres êtres humains capables de travailler.

On en arrive à cette situation décrite par Karl Marx et Friedrich Engels de manière un peu caricaturale, mais d’une grande justesse, dans le Manifeste du parti communiste : « dans cette société, ceux qui travaillent ne gagnent pas et (…) ceux qui gagnent ne travaillent pas. »13.

Scier la branche sur laquelle on vit

Le problème est que le remplacement des salariés par des machines entraîne une baisse relative de la valeur créée et donc une diminution potentielle des profits réalisés, à moins que l’exploitation du travail n’augmente. Or, dans un monde capitaliste, les bénéfices et ce qui en résulte l’accumulation du capital sont les moteurs du progrès.

Le système économique se trouve coincé entre deux phénomènes aux conséquences contradictoires. D’une part, dans la quête de compétitivité, de gains substantiels plus importants, chaque firme investit davantage dans l’automatisation, en espérant pouvoir accroître la productivité de la main-d’œuvre. D’autre part, cette stratégie prise globalement substitue du capital, certes lui aussi issu du travail mais passé, au travail présent. Or, seul ce dernier crée de la valeur nouvelle. Le capitalisme scie ainsi la branche à partir de laquelle normalement il se développe.

De ce fait, l’automatisation absolue, pour autant qu’elle soit possible, est également une limite inatteignable pour le capitalisme. S’il n’y avait plus de salariés, ceux-ci n’auraient plus de revenus et seraient donc incapables d’acheter les produits issus de ce monde entièrement robotisé. Les entreprises ne réaliseraient plus aucun bénéfice. Elles n’ont donc pas intérêt à parvenir à ce stade.

Néanmoins, ce qui est impossible à l’échelle globale pourrait être accompli à un niveau individuel : une firme pourrait être entièrement automatisée, sans plus aucun salarié. Ce ne sera sans doute pas pour demain. Mais c’est envisageable.

Elle pourrait même être bénéficiaire. En effet, elle pourrait payer ses machines, robots, matières premières, produits semi-finis à une valeur de 100 et revendre ses marchandises à 120, empochant la différence. L’équipement n’a pas créé une valeur nouvelle, puisqu’il ne dispose pas de revenu et ne va pas consommer quoi que ce soit sur les marchés. Il y aura un transfert de revenu des secteurs utilisant de la main-d’œuvre et produisant de la valeur marchande. Les industriels et travailleurs des autres branches devront consacrer une partie de leurs rémunérations pour que l’entreprise entièrement automatisée dégage un gain, sans quoi ses initiateurs la fermeraient directement.

Évidemment, ce processus ne se déroulerait pas de la manière décrite ici. Il prendrait des formes détournées à travers le fonctionnement du marché. Une compagnie n’utilisant que des machines vendraient ses produits et trouveraient des acquéreurs intéressés. Nous expliquons seulement d’où viendraient les fonds nécessaires à ces achats. De ce fait, une société comme Tesla pourrait détrôner les Toyota, Volkswagen et General Motors du podium de la construction automobile. Mais, pour l’instant, ses initiatives ne rapportent pas d’argent.

Le système capitaliste avance donc d’une façon méfiante et désordonnée vers un univers automatisé. D’un côté, les firmes à la recherche du profit s’y engouffrent joyeusement. Mais la lutte concurrentielle aboutit à l’élimination des entreprises les moins solides, jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus que quelques-unes par secteur, voire plus qu’une seule. Dans ces conditions, elles peuvent imposer leur prix et bénéficier de transfert de valeur de la part des industries moins monopolisées. Elles sont alors moins enclines au progrès technologique et davantage à la protection de leur situation.

Les risques des métiers

Cet avenir du tout robotisé n’est sans doute pas pour demain. Mais il influe sur le débat actuel. En effet, si l’usine ou le bureau sans salarié devront attendre pour exister, il est probable qu’on avance dans cette direction plus ou moins rapidement.

Dans ce cadre, deux questions sont tout à fait d’actualité. Primo, la mutation technologique va entraîner la disparition de postes, mais également la création de nouveaux. Ceux-ci vont-ils compenser l’élimination des premiers ? Secundo, ces emplois modernes vont-ils concernés les secteurs « productifs », c’est-à-dire permettant une accumulation du capital et constituant pour le système une croissance économique assurant une certaine pérennité de celui-ci ou, au contraire, vont-ils être consacrés à des tâches « non productives »14, étant financées par des revenus qui auraient pu être destinés à d’autres fonctions ? Dans le premier cas, on pourra envisager une perpétuation du capitalisme, du moins sur une base technologique. Dans le second, il y aura des problèmes, parce qu’il faudra dépenser plus d’énergie et d’efforts dans des missions qui ne font pas progresser le système, surtout en ce qui concerne l’accumulation du capital.

Il est évidemment difficile de répondre à ces interrogations, alors qu’on est encore aux débuts de la révolution industrielle. L’industrie manufacturière risque de porter un lourd tribut social. Depuis quelques années déjà, sa part dans l’économie globale tend à diminuer au profit du secteur tertiaire15. A chaque crise, le nombre de postes chute inexorablement et les reprises ne permettent plus de rattraper les retards concédés. La productivité y augmente rapidement. Ainsi, aux Etats-Unis16, la part des emplois de l’industrie manufacturée est passée de 30,6% du total en 1955 à 8,6% en 2016. A cette date, ils ne sont plus que 12,3 millions, alors qu’ils étaient encore 19,4 millions en 197917. Ces affectations diminuent autant relativement qu’en nombre absolu. La nouvelle révolution industrielle pourrait accompagner, voire accélérer, ce déclin.

En effet, jusqu’à présent, l’automatisation a surtout remplacé des boulots routiniers, où la machine pouvait œuvrer de façon répétée, sans quasiment se fatiguer et avec une uniformité inatteignable pour un être humain. Elle pouvait pénétrer les domaines nocifs pour la santé humaine, là où l’air est irrespirable, où l’oxygène manque. C’est pourquoi les sections largement « robotisées » dans une usine d’assemblage se situent essentiellement dans la tôlerie, où on soude les différentes parties de la carrosserie pour former le châssis de la voiture, et dans la peinture, où on teinte ce dernier.

Dans certains cas, une machine ou un automatisme s’est imposé à la place d’une série de tâches effectuées par des salariés. En sidérurgie, dans les années 70, la coulée continue s’est progressivement imposée comme incontournable. Auparavant, le passage de l’acier en fusion vers les laminoirs était fastidieux. Il fallait couler le liquide ferreux dans des blocs et les laisser refroidir. On devait les acheminer vers les laminoirs pour qu’ils soient réduits à la bonne taille. A ce moment, il fallait les réchauffer à haute température pour qu’ils soient compresser. Cela demandait de la main-d’œuvre. Aujourd’hui, la coulée est déversée directement du convertisseur vers les laminoirs. C’est un processus automatique surveillé par quelques ouvriers.

De même, dans les années 80 et même 90, l’emboutissage automobile consistait en d’énormes presses. Les pièces de tôles étaient passées sur ces différents outils pour qu’elles soient formées conformément à la silhouette de la voiture (avant d’être soudées à la tôlerie). La presse forgeait le contour de la pièce, mais celle-ci était tenue par des travailleurs et acheminée d’une machine à l’autre par ceux-ci. Aujourd’hui, un seul appareil suffit à accomplir toutes les étapes et le nombre de salariés attribués à cette tâche peut être réduit considérablement.

En revanche, le nombre d’ouvriers est encore abondant dans une usine automobile, parce que, d’une part, il faut effectuer une vérification manuelle, donc humaine, après les opérations de soudage18, et, d’autre part, l’atelier de montage nécessite toujours une grande main-d’œuvre pour placer tous les éléments (moteur, roues, pare-brise, tableau de bord, sièges…) sur le véhicule. Mais avec des robots devenant flexibles et tactiles, une partie non négligeable de ces occupations pourrait leur revenir. De plus en plus, l’industrie manufacturière devient un secteur où les machines œuvrent et les salariés se bornent à les surveiller, à les approvisionner éventuellement et, si jamais l’une d’entre elles tombe en panne, à se précipiter pour la réparer.

Mais le secteur des services risque de connaître des bouleversements du même genre. Déjà les agences bancaires ont changé d’allure et n’accueillent plus volontiers les clients ordinaires, ceux-ci étant amenés à effectuer eux-mêmes les tâches administratives autrefois accomplies par des salariés. Mais les caissières et caissiers de grands magasins ont du souci à se faire. De plus en plus on demande aux consommateurs de scanner eux-mêmes les produits achetés sans nécessité d’avoir un employé de la distribution à leurs côtés.

Aujourd’hui, des robots pourraient, dans les hôpitaux et maisons de retraite, prendre en charge des patients pour les opérations élémentaires et parfois lourdes pour les infirmières et infirmiers comme l’hygiène quotidienne ou le service des repas. Et ils pourraient envahir bien d’autres activités.

Les services Internet sont en train de se substituer et de court-circuiter de nombreuses professions. Les achats en ligne se multiplient. Certains magasins spécialisés comme les librairies deviennent obsolètes ou doivent diminuer considérablement de taille. Même la grande distribution s’y adapte avec des complexes plus décentralisés et moins démesurés. Plusieurs enseignes offrent la possibilité aux clients de définir leurs courses, d’envoyer la liste par mail et la firme se charge de remplir les sacs, laissant au consommateur juste la charge de venir les prendre avec sa voiture19.

Ce petit aperçu donne une idée des postes qui risquent de disparaître à l’avenir. Ceux qui devraient s’épanouir concernent davantage le développement des services informatiques, ceux de la sécurité, la création de nouveaux produits, la surveillance et la réparation des machines… La plupart d’entre eux sont, en réalité, productifs. Ce n’est pas parce qu’ils sont généralement moins manuels qu’ils ne contribuent pas à l’enrichissement global de la société.

Cela nous amène à préciser ce qu’on entend par travail productif. Il s’agit d’une profession qui fabrique ou participe activement à la confection d’une marchandise. Une marchandise est quelque chose qui peut s’acheter et se vendre et qui donc peut servir d’accumulation pour un capital. En « fabriquant » une poire, une firme met sur le marché une marchandise qui peut être achetée et, ensuite, revendue. Elle peut l’exporter et ainsi rendre le pays plus riche. Elle devient un capital, avant d’être probablement consommée.

En revanche, une coupe de cheveux n’est pas une marchandise, même si elle est effectuée par un salarié dépendant d’une entreprise spécialisée en la matière. Une fois qu’elle est faite, elle ne peut être revendue. Elle n’est pas capitalisable. Aucun pays n’exporte ses coupes de cheveux. Autrement dit, l’argent dépensé dans cette activité sera prélevé sur les revenus de la société dans son ensemble. Même si officiellement on l’ajoutera au Produit intérieur brut20, il n’intervient pas en fait dans la croissance économique. Si au sein d’une nation, l’habitude est de se couper ou de se soigner la chevelure une fois par mois, elle ne deviendra pas soudainement deux fois plus riche si elle décide de le faire tous les quinze jours. Le revenu des clients est juste transféré vers les coiffeurs.

En reprenant cette définition, on voit que les concepteurs de produits, les surveillants des machines, ceux qui s’occupent de logistique, c’est-à-dire le stockage et le transport des marchandises, voire leur gestion, participent tous à la création de richesses. Sur ce point, il n’y aura pas de problème. En revanche, ils risquent d’être moins nombreux que les anciens manutentionnaires. Ce sera certainement le cas dans l’industrie. Mais également dans les autres secteurs, la nécessité d’être plus compétitif ne va amener l’introduction des robots et autres innovations que si elle permet d’améliorer la productivité et donc utilise moins de main-d’œuvre pour la même quantité de biens et de services (ou même pour une quantité supérieure).

Ceci pourrait entraîner le développement d’emplois d’accompagnement, surtout pour les catégories aisées, qui eux ne seraient pas productifs. Ils permettraient d’avoir des services supplémentaires pour ceux qui peuvent se les payer. Mais ceci relève quelque peu de la spéculation.

Ce qui, par contre, pourrait amoindrir l’impact social de l’innovation technologique est la lenteur avec laquelle les changements vont intervenir. C’est une particularité des révolutions industrielles de prendre du temps, ce qui pousse certains auteurs à nier l’existence de ces « révolutions » ou à en contester le terme.

Dans le cas présent, il n’est pas sûr que les robots inondent dès demain les chaînes de montage ou les hospices. Il faudra voir si leur coût est réellement inférieur à celui de la main-d’œuvre. Les imprimantes en 3-D sont surtout adaptées pour la production de pièces spécifiques, pas véritablement encore pour une fabrication de masse. Elles servent pour l’instant d’appoint et non de base à la confection d’objets. Il n’est pas prévu que la voiture autonome puisse rouler sans conducteur avant au moins 2030. Il y aura une longue période où le système automatique de détection des obstacles cohabitera avec la présence d’une personne capable de rectifier la conduite si jamais une erreur de diagnostic arrive. Et il faudra adapter les législations et les contrats d’assurance pour intervenir en cas d’accident.

De même, les entreprises voudront éviter de s’engager d’un coup dans la nouvelle technologie. Elles préféreront commencer doucement en expérimentant différentes façons de procéder pour vérifier celle qui leur paraît la plus profitable. Cela permettra en même temps d’adapter le personnel à cette donne, aussi bien en nombre qu’en qualification. Sans compter que les clients ne sont pas non plus habitués à utiliser aisément les instruments informatisés, surtout pour une population qui vieillit.

Bref, il y a toute une série de raisons pour lesquelles les mutations ne se réaliseront pas aussi vite que prévu. Le pire n’est pas certain. En ce sens, l’étude alarmiste des deux chercheurs d’Oxford prévoyant la disparition de 47% des postes actuels aux Etats-Unis est sans doute exagérée. Elle annonce à coup sûr un bouleversement, mais qui prendra plus de temps qu’annoncé.

En revanche, il est un point sur lequel tous les chercheurs s’accordent : les emplois qui vont passer à la trappe sont de compétence faible, alors qu’une majorité des nouveaux demanderont des niveaux d’étude supérieurs. Le rapport de l’OCDE, plutôt apaisant sur la mutation, note quand même : « Ce sont les individus à faible qualification et à faible revenu qui font face à un risque élevé de subir les effets négatifs de l’automatisation »21. Les écarts à cet échelon ont toutes les chances de se renforcer.

L’OCDE en appelle à l’éducation et à la formation pour résoudre ce problème. Mais tout le monde sait qu’on ne transforme pas un sidérurgiste en informaticien. Là aussi, cela plaide pour que les transformations s’opèrent plus lentement. Il sera plus facile à la nouvelle génération d’intégrer les progrès technologiques qu’aux anciens qui ont eu toute une carrière de routines et d’habitudes qu’ils devraient abandonner quasiment du jour au lendemain.

Le capitalisme est-il compatible avec le progrès technologique ?

Au terme de cette réflexion, nous nous posons une question, celle de la possibilité de progrès technologiques sous le capitalisme. Cela semble un paradoxe, tant les partisans du libre marché ne cessent de vanter les fantastiques opportunités d’innovations en tout genre que ce système apporte.

Mais il y a lieu de se demander de quelle créativité il s’agit. Les travailleurs les mieux payés à l’heure actuelle sont les petits génies de la finance de Wall Street et de la City de Londres qui ont inventé les instruments qui ont engendré la plus grave crise économique depuis la Seconde Guerre mondiale. D’autres s’évertuent à aider les grandes fortunes ou les hauts revenus à éluder l’impôt ou même à carrément frauder le fisc.

Dans les centres de recherche des multinationales, rares sont ceux qui ont pour mission de trouver des produits réellement novateurs permettant d’améliorer la situation mondiale. Un secteur est symptomatique de cette situation : l’industrie pharmaceutique. Les laboratoires privés sortent de moins en moins de découvertes fondamentales, mais de plus en plus de médicaments qui doivent servir à la firme de conserver ou de prolonger le brevet d’exclusivité pour commercialiser une molécule particulière durant vingt ans22. Sans que cela n’amène de réels progrès au niveau de la santé. Quant à la construction automobile, les récents scandales liés au diesel ont montré que leur département de R&D23 s’occupait surtout de tronquer les tests de nocivité des moteurs au détriment de l’environnement.

Il est certain que le capitalisme a constitué dans l’histoire un perfectionnement notable dans la multiplication des capacités productives de la planète. Ce ne sont pas des auteurs qui sont complaisants avec celui-ci qui écrivent dans Le Manifeste du parti communiste à propos de la classe dominante, la bourgeoisie : « C’est elle qui, la première, a fait voir ce dont est capable l’activité humaine. Elle a créé de toutes autres merveilles que les pyramides d’Egypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques ; elle a mené à bien de toutes autres expéditions que les invasions et les croisades. » Ils ajoutent : « La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l’ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. »24

Mais cette caractéristique a des limites. La principale d’entre elles est que cela doit rapporter, cela doit engendrer des bénéfices et permettre l’accumulation du capital d’un entrepreneur ou d’une firme privée. Or, ce qui permet cette rentabilité, c’est l’exploitation du travail comme le nomment Marx et Engels, c’est-à-dire une partie du travail non restituée sous forme de rémunération au salarié et conservée par le propriétaire des « moyens de production »25.

Pour cela, il faut du travail humain salarié. Si l’automation remplace de plus en plus celui-ci, cela constitue un frein à son introduction dans la fabrication des marchandises, même si cela n’est pas vu comme tel par les capitalistes individuels. Globalement, il y aura des travailleurs qui, exclus du système, n’auront plus les revenus suffisants pour acheter la quantité accrue de marchandises produites par les robots et les machines. Cela entraînera un blocage du processus économique et une crise.

Or, le progrès technologique est normalement un bienfait. Que des robots se substituent au travail répétitif et stressant sur la chaîne de montage est une amélioration qualitative considérable des conditions de labeur. Ces mêmes engins aidant les infirmières et infirmiers à soigner des patients offriraient à ces travailleurs la possibilité de fournir et de se concentrer sur des services plus humains. Des véhicules autonomes permettraient aux passagers de vaquer à d’autres occupations. Les possibilités de l’imprimante 3-D sont presque infinies pour définir en masse des objets spécifiques qui pourraient être utilisés de manières diverses, que ce soit dans l’aéronautique, dans la santé, dans l’industrie…

Toute innovation technologique n’est pas spontanément souhaitable. Progressivement, on aborde des sujets qui méritent des réflexions pour savoir dans quelle mesure on peut continuer des recherches, notamment en ce qui concerne la création de vies artificielles, de recomposition complète des cerveaux et de leur détachement éventuel des corps, la possibilité de produire des clones en toute matière. Mais ce n’est pas l’objet principal de la quatrième révolution industrielle.

Au contraire, on ne peut qu’être satisfait de ces potentialités nouvelles. Seulement, dans le capitalisme, cela peut se transformer en enfer pour les travailleurs. Il y a les salariés qui n’ont pas les compétences pour accompagner l’innovation technologique et qui risquent de rester sur le carreau. Mais celles et ceux aussi qui sont à leur poste et à qui on demande toujours davantage pour être ou demeurer « compétitifs », le maître mot de toutes les entreprises privées, voient leur santé et leur énergie se dégrader. Dans ces conditions, la machine ne représente plus une aide au travail humain pour le faciliter, mais au contraire une contrainte qui va régler le rythme de l’activité. Cela ne peut continuer ainsi.

La quatrième révolution industrielle, née sous le capitalisme, est peut-être celle qui annoncera un autre changement plus fondamental, celui d’un système qui permettra autant les innovations techniques que les améliorations sociales et environnementales, qui diminuera de façon importante les inégalités et les injustices, qui conservera la centralité du travail, mais qui en fera une source d’épanouissement individuel et collectif et non d’enrichissement du capital et qui sera aidé en cela par les découvertes technologiques. C’est ce que j’appelle le socialisme.

Henri Houben

Docteur en économie, chercheur au GRESEA (Groupe de Recherche pour une Stratégie économique alternative) et membre d’ATTAC Bruxelles.


Bibliographie sommaire

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Henri Houben, « Lire Le Capital », Etudes marxistes, n°113, janvier-mars 2016 : http://www.marx.be/fr/content/lire-le-capital.

William Stanley Jevons, L’économie politique, Librairie Germer Baillière Et Cie, 2ème édition, 1878, p.50 : http://classiques.uqac.ca/classiques/jevons_w_stanley/economie_politique/jevons_economie_politique.pdf.

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Karl Marx et Friedrich Engels, Le Manifeste du parti communiste, 1847 : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000b.htm

Karl Marx, Théories sur la plus-value, 3 tomes, éditions sociales, Paris, 1974.

Karl Marx, Le Capital, 3 tomes, éditions sociales, Paris, 1976.

Jeremy Rifkin, La Fin du travail, La Découverte, Paris, 1996

Klaus Schwab, « The Fourth Industrial Revolution », Foreign Affairs, décembre 2015 : https://www.weforum.org/agenda/2016/01/the-fourth-industrial-revolution-what-it-means-and-how-to-respond/.

Klaus Schwab, La quatrième révolution industrielle, éditions Dunod, Paris, 2017.

Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, éditions Gallimard, Paris, 1976, p.33.


  • 1 Klaus Schwab, « The Fourth Industrial Revolution », Foreign Affairs, décembre 2015 : https://www.weforum.org/agenda/2016/01/the-fourth-industrial-revolution-what-it-means-and-how-to-respond/.
  • 2 Carl Benedikt Frey and Michael Osborne, « The Future of Employment : How Susceptible Are Jobs to Computerisation ? », University of Oxford, 17 septembre 2013 : http://www.oxfordmartin.ox.ac.uk/downloads/academic/future-of-employment.pdf.
  • 3 L’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE) regroupe les trente pays d’économie de marché considérés comme les plus riches dans le monde.
  • 4 Melanie Arntz, Terry Gregory and Ulrich Zierahn, « The Risk of Automation for Jobs in OECD Countries », OECD Social, Employment and Migration Working Papers, n°189, 2016 : http://dx.doi.org/10.1787/5jlz9h56dvq7-en.
  • 5 Jeremy Rifkin, La Fin du travail, La Découverte, Paris, 1996.
  • 6 Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, éditions Gallimard, Paris, 1976, p.33.
  • 7 Il se peut que la compagnie utilisatrice reporte ce prix sur les consommateurs. Ce seront les clients qui devront consacrer des revenus pour financer ce tarif supplémentaire. On en vient à la situation décrite par la suite.
  • 8 Souvent les firmes qui pourraient continuer à opérer avec des machines complètement amorties les vendent pour investir dans de nouvelles plus performantes et récupèrent ainsi de l’argent. Mais de nouveau, il faut qu’il y ait eu une production ailleurs pour créer un revenu qui sera capable de se consacrer à l’achat de ces instruments.
  • 9 William Stanley Jevons, The Theory of Political Economy, Augustus Kelley, Bookseller, New-York, 5ème édition 1965, p.li : https://mises.org/system/tdf/The%20Theory%20of%20Political%20Economy_2.pdf?file=1&type=document.
  • 10 William Stanley Jevons, L’économie politique, Librairie Germer Baillière Et Cie, 2ème édition, 1878, p.50 : http://classiques.uqac.ca/classiques/jevons_w_stanley/economie_politique/jevons_economie_politique.pdf.
  • 11 William Stanley Jevons, op. cit., p.73.
  • 12 C’est clairement un des axes centraux de la théorie néoclassique.
  • 13 Karl Marx et Friedrich Engels, Le Manifeste du parti communiste, 1847 : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000b.htm.
  • 14 Les termes « productif » et « non productif » ne sont pas équivalents à la notion d’industrie de la comptabilité nationale, ni à la production uniquement de biens. Comme on le verra par la suite, ils sont associés à la notion de marchandise.
  • 15 Rappelons que les définitions de la comptabilité nationale sont les suivantes : le secteur primaire concerne les produits issus directement de la nature ; le secondaire est la transformation de ces biens en objets de consommation (et de production permettant de fabriquer d’autres biens de consommation) ; enfin, le tertiaire est tout le reste et non le secteur des services (même si celui-ci est largement compris dans ce reste).
  • 16 L’exemple américain est repris parce qu’on y dispose de statistiques sur le long terme et il est symptomatique.
  • 17 Chiffres et calculs sur base de Bureau of Labor Statistics.
  • 18 La moindre déviance peut avoir des conséquences dommageables. Si les portes ne sont pas rigoureusement alignées avec le reste de la carrosserie, elles vont prendre le vent et ce sera une perte d’efficience et un bruit permanent insoutenable pour les passagers.
  • 19 En France, ce service est même gratuit.
  • 20 Le PIB est la richesse marchande et monétaire créée en un temps donné (un an par exemple) sur un territoire précisé (un pays). Mais on n’y fait aucune distinction entre ce qui enrichit réellement le territoire et ce qui est un transfert de ressources d’une catégorie de personnes à l’autre.
  • 21 Melanie Arntz, Terry Gregory and Ulrich Zierahn, op. cit., p.19.
  • 22 Le « système » pharmaceutique fonctionne de la sorte : une firme dépose un brevet pour une molécule censée soigner une maladie précise ; cette action donne un droit exclusif de vingt ans à cette entreprise de développer tout médicament sur cette base ; mais elle doit établir des tests pour juger de la pertinence et de la non-toxicité du produit, notamment sur des patients humains ; cela dure environ dix ans ; reste dix ans pendant lesquels la société peut demander le prix qu’elle veut pour le médicament homologué et lancé sur le marché. Avec ce « système », les taux de profit des firmes pharmaceutiques sont largement au-dessus de ceux des autres secteurs.
  • 23 Recherche et développement.
  • 24 Karl Marx et Friedrich Engels, op. cit. : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000a.htm.
  • 25 Selon Karl Marx, les moyens de production représentent tous les instruments qui permettent de produire, à savoir les terrains, les bâtiments, les machines, les outils… En gros, ce sont les usines, les bureaux, les entreprises.