La grande messe médiatique https://gsara.tv/grandemesse Un site utilisant WordPress Tue, 04 Nov 2014 11:35:41 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.4 Le pluralisme et l’imagination, à table ! https://gsara.tv/grandemesse/?p=37 https://gsara.tv/grandemesse/?p=37#respond Mon, 22 Sep 2014 10:59:08 +0000 http://surveillonslesmedias.wordpress.com/?p=37 Non, les grands médias ne sont pas le nouveau clergé mais, comme dirait l’écrivain et médiologue Regis Debray, le nouveau pouvoir spirituel de l’Occident laïc incarné par les médias « ne contraint pas, il conditionne. Il ne légifère pas, il infuse. Il ne sanctionne pas, il environne. Il ne donne pas de contravention, il donne à penser. Il agit par le mot, l’image, les spectacles et les rites ». Non les grands médias ne chassent pas les hérétiques et n’engagent aucune croisade contre qui que ce soit mais guidés et gouvernés par les lois du marché, souvent au grand dam des journalistes, ils délimitent le champ des prédications possibles et des confessions autorisées. Est-ce le cas notamment quand il s’agit des alternatives au capitalisme ? Les croissances économique et démographique compteraient-elle parmi les dogmes de l’orthodoxie médiatique ?

Face aux énormes défis socio-économiques et environnementaux, nous sommes nombreux à souhaiter entendre, par médias interposés, d’autres visions, d’autres narrations, d’autres “sons de cloches”. D’autres sources d’enchantement aussi (plutôt que d’envoûtement) qui nous feraient repenser les conditions de la réappropriation d’une possibilité de changement.

Une information libre, vivante, pluraliste et accessible est l’ADN de toute démocratie. Les médias d’information sont un levier de prise de conscience et d’action et l’espace pour l’expression de la pluralité des opinions et des échanges d’idées qui nourrissent l’espace public. Au cours du XXe siècle, la pratique journalistique s’est professionnalisée, diversifiée, améliorée et les moyens techniques offrent aujourd’hui des potentialités inédites. Pourtant, les médias dominants véhiculent une pensée uniformisée avec un retour en force du politiquement ou socialement correct et du bien-pensant.

Les médias ne constituent évidemment pas un bloc indifférencié et il est évident que les réseaux sociaux et Internet ont modifié la donne mais le pouvoir de représentation que détiennent les médias dominants traditionnels leur permet en effet d’imposer au public leurs normes particulières de vision. Partie intégrante du quotidien, ils influencent nos modes de pensée, nos conceptions du monde et nos actes. « Ce que nous savons du cours des choses est tributaire de ce que la machine médiatique veut bien nous relater : comme la caverne de Platon, des événements, nous ne percevons, par journalistes interposés, que leur ombre portée » selon Pascal Durand, professeur à la faculté de Philosophie et Lettres de l’ULg.

Il nous semble essentiel de nous demander si les zones « interdites » s’élargissent et quelle est la place accordée aux voix alternatives voire contestataires et dérangeantes dans les médias traditionnels. Quel est l’espace médiatique réservé à la remise en cause de l’ordre établi et à la promotion des modèles alternatifs ? Y-a-t-il une ligne rouge que les journalistes ne peuvent dépasser, notamment quand il s’agit des alternatives au capitalisme ? Les croissances économique et démographique compteraient-elles parmi les dogmes de l’orthodoxie médiatique ? C’est ce à quoi les différents événements de cette campagne tentent de répondre.

Julie Van der Kar

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L’information s’uniformise-t-elle ? Constats et perspectives avec Marc Sinnaeve https://gsara.tv/grandemesse/?p=39 https://gsara.tv/grandemesse/?p=39#respond Sun, 21 Sep 2014 11:01:23 +0000 http://surveillonslesmedias.wordpress.com/?p=39 Bien que le débat de la liberté d’expression puisse encore être soulevé et sujet à controverse, comme le montrent les exemples de l’affaire Dieudonné ou des caricatures de Mahomet, il n’y a pas en Europe de censure autoritaire à proprement parler dans les médias. Mais cette liberté est-elle le garant de médias qui soient de vrais leviers démocratiques ? Comment fonctionne véritablement l’information aujourd’hui ? Comment les médias représentent-ils le monde et ses enjeux ? Il n’est pas rare que la population se méfie du discours médiatique, qu’elle apostrophe volontiers d’un « Vous les médias… », comme le dissèque Jean-François Kahn dans son dernier ouvrage L’horreur médiatique1. D’où vient ce sentiment de désenchantement de la part du public ?

Marc Sinnaeve, journaliste pendant 10 ans, Président du département Journalisme de l’IHECS pendant 15 ans, et actuellement toujours enseignant, analyse ici les mécanismes de fabrication de l’information et leurs conséquences, non sans évoquer quelques pistes pour repenser les médias.

Tout ce qui relève de l’alternative subit une sorte de censure démocratique, non pensée en tant que telle et non voulue, mais bien réelle. Tout ce qui s’oppose à Madame TINA ‘There is no alternative’ a peu droit de cité dans les médias. Ou alors, le propos ou l’acteur concerné, se voit tantôt marginalisé, tantôt disqualifié comme relevant de l’idéologie. Ce qui sous-entend que le discours médiatique ne le serait en rien, lui, idéologique. A défaut d’un vrai pluralisme, il existe malgré tout une réelle pluralité de contenus dans l’information. Pourtant, la perception qu’en ont le public, les citoyens est pour ainsi dire univoque. On se rejoint dans une méfiance collective à l’égard de l’ensemble des médias, vus comme une caste. Mais si l’on peut nuancer son propos, par ailleurs fondamentalement correct, selon moi, il est plus important encore de comprendre les ressorts du phénomène. En distinguant la tendance croissante à l’uniformisation que décrit Jean-François Kahn, d’une part, et la perception, amplifiée, de celle-ci qu’en a ou que peut en avoir le public, d’autre part.

Cette perception est alimentée au premier chef, moins par la ressemblance et la récurrence de certains contenus, que par les aspects formels de la réalisation, de la production et de la diffusion des informations. De quoi parle-t-on ?

Des dispositifs de présentation, d’accroche, de théâtralisation ou de dramatisation, de spectacularisation, en télévision surtout (face-caméra, directs, écrans coupés, bandes défilantes, légèreté ou gravité convenue du ton, mimiques rituelles du présentateur du JT). Des critères de sélection et de hiérarchisation de ce qui fait l’actualité, la même un peu partout, d’ailleurs, malgré un nombre infini de possibilités de conduites ou de sommaires différents, ensuite. Des cadrages de l’information, qui correspondent à des cadres d’interprétation du réel, pour la plupart inconscients, et en nombre réduit, auxquels recourent les journalistes pour traiter l’actualité, encore. Dans la même veine que les cadrages, les mots choisis pour « dire » l’actualité en occultent d’autres, tabous ou jugés obsolètes.

Il faut pointer aussi la réticence ou l’incapacité croissante à problématiser les faits d’actualité, c’est-à-dire à faire ressortir le sens plus large d’un événement, susceptible de « parler » au plus grand nombre, davantage susceptible d’être intéressé par ce sens commun que par le fait isolé en lui-même. Faute de problématisation, l’actualité prend la forme d’un alignement de faits sans lien, qui ne font sens que par le ressort très aléatoire de l’analogie : une explosion de gaz qui souffle un bâtiment à Liège, et l’explosion d’une voiture, comme acte terroriste, à Bagdad, finissent par créer un même sentiment diffus d’anxiété infondé en regard de l’absence de risque effective. Les dispositifs en question sont rigoureusement les mêmes d’une chaîne à l’autre, d’un support à l’autre, la presse écrite et, dans une moindre mesure, la radio ayant emprunté beaucoup aux codes de la télévision. Ces éléments constituent ce que j’appelle la boîte noire de l’information, la musique sans partition ou la cuisine sans recettes de la pratique journalistique. Quand on reçoit des images du typhon aux Philippines par exemple, on a l’impression de les avoir déjà vues, car cela renvoie à des mises en forme et des cadrages familiers. De même qu’à un mode opératoire de traitement connu, car réduit, souvent, à sa plus simple expression : les faits, la présentation des conséquences des faits, la réaction aux faits et aux conséquences, le constat de désolation et l’appel à l’aide, au courage ou à l’entraide pour s’en sortir.

Ces dispositifs de traitement formels visent, sans le dire, à capter l’attention du public, en jouant sur sa participation émotionnelle et en s’efforçant de susciter, de la sorte, chez lui un réflexe ou un sentiment d’identification. Mais à mon sens, ils confortent plutôt le public dans ses a priori et ses idées reçues. Et dans un mouvement de repli sur soi plutôt que d’ouverture aux autres. Je m’explique : des cadrages indifférenciés, récurrents, généreraient, selon moi, de l’indifférence émotionnelle à l’égard du sort d’autrui. D’une part, en raison du sentiment d’impuissance que fait naître la présentation, strictement cadrée, du seul spectacle des drames du monde ; ceux-ci sont objets de spectacle qui occupent notre temps de cerveau disponible, davantage que sujets de réflexion qui nous préoccupent. D’autre part, la surconsommation des mêmes modes de présentation des affaires du monde empêche tout mécanisme d’empathie. L’empathie, c’est-à-dire la capacité de se mettre à la place de l’autre (ce qui n’est pas la compassion), de deviner ce qu’il pense ou de ressentir à sa place, exige que l’on quitte sa propre sphère de pensée ou d’émotion, son ego protecteur. Cela ne peut se faire que par le biais d’un choc cognitif ou émotionnel qui nous mette en porte-à-faux par rapport à tout ce que nous connaissons ou ressentons déjà (nos a priori ou nos pressentiments, donc). Une expérience menée par des chercheurs de New York a ainsi montré que l’empathie fonctionne davantage chez des sujets qui ont été confrontés à une œuvre de fiction littéraire de qualité, que chez des sujets qui n’y ont pas été confrontés. La raison en serait que l’œuvre d’art, par son caractère singulier, inédit, nous pousse à nous poser des questions, et à chercher les réponses en dehors de ce qui nous est déjà connu. Or, ce mécanisme d’extériorisation (hors de soi) est précisément la condition nécessaire à la mise en marche des mécanismes de l’empathie en nous : c’est-à-dire ce qui nous pousse à aller vers l’autre.

Si on extrapole ceci au domaine de l’information, nous deviendrions plus facilement indifférents aux images d’actualité et au sort d’autrui, non pas par égoïsme mais en raison des éternels mêmes cadrages, de l’éternel retour du même. Phénomène amplifié par les dynamiques d’information en continu que multiplient les nouvelles possibilités techniques.

L’essayiste François Brune montre comment la fièvre médiatique autour d’un drame ou d’une catastrophe, loin de donner prise sur le réel ou de susciter un effet d’identification, produit au contraire sur le public un effet de prostration démobilisateur : « Le public n’est là que pour regarder, s’émouvoir et se taire, écrit Brune. Et moins il se sent acteur en face du tragique du monde contemporain, plus s’accentue en lui le besoin compensateur d’en consommer le spectacle. Pulsion consommatrice, pulsion compensatrice2 ».

La mise en forme de l’information a un impact important sur notre réception de l’information et in fine sur notre prise sur le monde. Il importe alors de s’interroger sur la vision du monde véhiculée dans les différents médias « centraux ». Cette vision, affirmez-vous, se caractérise en général par une adhésion à l’ordre établi. Moins en raison d’un quelconque parti pris idéologique intentionnel, que suite à la combinaison d’une série de facteurs qui favorisent le recours aux éternels mêmes cadrages de l’information, rarement pensés ou interrogés, moins encore remis en question. Les paradigmes prégnants de l’immédiateté, de la réactivité, du court, de l’événementiel et du spectaculaire, pour ne citer qu’eux, conduisent en fin de compte à une vision « positiviste » du monde : celui-ci ne peut être que tel que les médias le montrent.

Je vous donner un exemple : quand il est question de social, de précarisation, d’inégalités, de pauvreté, etc., il en ressort une vision essentialisée des ‘pauvres’. La figure emblématique du pauvre, le SDF, est représentée comme un fait divers (et fait d’hiver aussi). Elle n’est jamais reliée à ou inscrite dans une question publique où sont présents les enjeux, notamment celui du logement et du mal-logement, ou encore celui de l’appauvrissement de catégories entières de la population, ou la problématique des inégalités sociales (notamment en matière d’accès au logement… ce qui est à l’origine, il faut le rappeler, de l’éclatement de la crise bancaire aux États-Unis en 2007-2008). Ces enjeux ne sont jamais abordés parce qu’ils sont plus difficilement illustrables. Ça relève d’un réel invisible, non palpable. On ne peut pas ‘toucher’ un pouvoir d’achat ou des inégalités sociales, économiques, culturelles, tandis qu’un SDF oui. Intégrer une ou des problématiques dans un sujet d’information, plutôt que seulement un « problème », demande en outre davantage de temps, de place et de capital culturel.

Joue, aussi, le mode de traitement devenu événementiel de l’actualité. Celui-ci s’appuie moins sur l’exposition d’une pluralité de faits et d’éléments entourant un sujet donné, que sur l’impact de l’unicité de l’événement – ou ce qui est présenté, pour ainsi dire chaque jour, comme tel. Impact encore amplifié par le volume croissant de l’espace ou du temps éditorial consacré à ce qui est érigé en « événement ». L’impact événementiel est entretenu également par le « bruit » qu’il fait retentir aussi : y contribuent sa répétition en boucle sur tous les médias (dont ceux d’information continue qui tendent à influer fortement sur les autres) pendant toute la journée, sa « feuilletonnisation », son intensité dramatique ou dramatisée, son traitement toujours plus « réactif », en direct, de plus en plus souvent, sous forme d’éditions spéciales ou d’alertes sur GSM… Pareil journalisme événementiel est amplifié aujourd’hui par les médias d’information continue, par les plates-formes d’information numériques, par les réseaux sociaux, et par la course-poursuite que les médias traditionnels ont engagée pour ne pas être distancés et perdre ainsi leur légitimité.

Paradoxalement, les flux croissants de l’information permanente laisse peu de place à autre chose que la répétition du même : en pâtissent l’énoncé de la pluralité des faits qui existent autour de l’événement, ainsi que leur analyse, c’est-à-dire leur mise en rapport, ou leur contextualisation, c’est-à-dire leur insertion dans des processus de généralisation, d’analogie, d’inférence, d’implication…

Dans cette approche, l’événement « surgit », pour ainsi dire, ex-nihilo. Il n’est jamais considéré comme le produit de la permanence ou de la structure, c’est-à-dire du réel dont la dynamique n’apparaît pas aux journalistes, mais comme une rupture, une discontinuité, une transgression ou un désordre par rapport à l’ordre « normal » des choses. L’événement médiatique, de ce point de vue, explique bien le sociologue Alain Accardo, c’est une sorte de dysfonctionnement, d’ « accident », qu’il s’agisse d’un « tsunami », d’un « attentat » ou d’une « crise bancaire », qu’il convient de « dénoncer » ou de « déplorer », mais qui, je cite Accardo, « ne sauraient remettre en cause la logique objective de fonctionnement d’un système fondamentalement sain, qu’il convient de défendre envers et contre tout3 ».

Puisque c’est presque toujours a priori un « accident » qui survient, l’événement, dans la trame médiatique, peut alors être d’autant plus facilement présenté, non comme le produit d’un ensemble de facteurs, mais comme une rupture, à la fois de l’ordre des choses et de la routine journalistique. Ainsi découpé du terreau vital qui le produit, l’événement d’actualité n’est tout simplement plus irrigué ou irrigable de… son sens profond ; il se trouve littéralement dévitalisé. Alors, naturellement, il se fige, dans l’instantanéité du temps de l’information en continu, et il devient lui-même un instantané, c’est-à-dire un cliché. Et un cliché, c’est aussi comme cela que l’on appelle un stéréotype.

En résultent une présentation et une conception « positiviste » du monde qui est « tel qu’il est », c’est-à-dire tel que le fixent les journalistes dans leurs sujets. Du coup, le SDF se trouve confiné dans sa représentation médiatique, ramené à sa seule apparence cathodique, aussi furtive que réductrice. Cela conduit tout droit à une essentialisation des SDF, des pauvres et de la pauvreté. Les pauvres sont pauvres, dans l’information, parce qu’ils sont… pauvres, parce qu’on les montre seulement comme pauvres. Régis Debray l’énonce de cette manière: « Tout ce qui échappe aux médias, c’est tout ce qui précède, tout ce qui excède et tout ce qui succède ». Je trouve cette formule très juste. Demain le soleil sera là. C’est un invariant, mais inexistant dans le chef des médias. Autrement dit, le monde est tel qu’il nous apparaît. D’où le mythe de l’objectivité.

Se contenter de décrire le monde « tel qu’il est » (tel qu’il est perçu et fixé, en fait, par le journalisme d’actualité) explique aussi l’adhésion instinctive des médias aux discours institutionnels. Parce que les institutions sont là pour baliser le réel qu’il leur revient de baliser, pour dire ce qui est et ce qu’il en est de la société et des règles du vivre-ensemble. Elles ne sont pas là pour élargir le cadre de vue ou donner à voir le réel en mouvement, dans sa complexité. Mais les institutions, elles-mêmes, pourtant, ont aussi un passé, elles changent. Prenons l’exemple du droit de vote, du suffrage universel. Si on le considère comme une institution, le vote était bien à un moment donné une utopie totale. Or, d’autres institutions à ce moment-là étaient chargées de légitimer des faits institués, de dire qu’il en était ainsi, et pas autrement. Ce qui est absent, le plus souvent, de la lecture médiatique, en fin de compte, ce sont les rapports, les interactions, les associations, les croisements, bref, les processus liants de transversalité. Autrement dit, l’information tend à découper et à découpler, davantage qu’à mettre en commun ou en réseau.

Cela explique aussi, à mon sens, pourquoi la parole des associations ou des organisations non gouvernementales, les propos non officiels ou dissidents, apparaissent presque toujours « suspects » ; ils passent pour militants, ce qui les exposerait à une approche plus critique ou circonspecte de la part des journalistes. C’est, certes, la logique même du bon journalisme. En revanche, au nom, justement, du poids des faits institués dans le travail de représentation journalistique du monde, la parole institutionnelle, elle, se voit de moins en moins accueillie avec la même méfiance. Elle apparaît moins sujette à caution et sera en général moins exposée à la contradiction. En tout état de cause, on ne se posera pas la question de savoir si on doit ou non en rendre compte. Alors que lorsqu’il assiste à un événement organisé par un acteur du milieu associatif, le journaliste se posera toujours, « naturellement », la question de savoir si sa démarche ne verse pas dans le militantisme.

S’observe aussi une tendance à l’installation d’une vision mécaniste et linéaire de l’information, à l’éviction de la réelle controverse, à la dépolitisation du traitement de l’information, c’est-à-dire la disparition d’un regard politique comme outil privilégié d’une vision transversale, décloisonnée et complexe des choses. Parallèlement à cela, la sphère politique telle qu’elle est présentée dans les médias centraux constitue un aspect de la vie à côté des autres, et est souvent réduite à ses dimensions les plus théâtrales. Quel impact ce traitement a-t-il sur nos représentations du monde ?

Dans les médias, le politique est réduit à son « jeu ». On reproche au monde politique de ne pas s’occuper des préoccupations des gens ; ce n’est pas vrai. Qu’il les traite bien ou mal, en fonction de la perception de chacun, c’est une autre question, mais il les traite. Les médias ne montrent malheureusement que la théâtralisation (les luttes pour le pouvoir, les affrontements de position), la mise en stratégie (comment se positionnent les uns et les autres, plutôt que pourquoi), ou encore le management fonctionnel,gestionnaire, déconnecté de toute finalité ou de volonté « positive » de prise en mains du présent ou/et de construction de l’avenir. Tout se passe aussi, sous l’œil des médias, comme si la politique était un aspect de la vie sociale parmi d’autres, à côté du culturel, de l’économique, du sportif, du judiciaire, du scientifique etc. Alors que la chose politique, c’est ce qui se trouve à l’intersection de l’ensemble et est en charge du vivre-ensemble et des choix que suppose celui-ci ; à ce titre, c’est l’instance qui opère les arbitrages entre toutes les composantes et les acteurs de celles-ci.

Or, le débat politique est peu ou prou médiatisé dans la seule perspective de la conquête du pouvoir, via les petits jeux du positionnement entre partis, de la communication et de l’échéance électorale toujours à venir. Le milieu politique lui-même tend à se laisser enfermer dans cette logique, dépensant une partie importante de son énergie à couvrir des enjeux de stratégie, sur base de la demande des médias ou des attentes de ceux-ci. En revanche, il est assez peu question, dans la médiatisation, de l’action gouvernementale (moins encore parlementaire) proprement dit. Les réalisations sont beaucoup moins traitées qu’une controverse entre partis, par exemple, dont on oublie d’ailleurs assez vite la substance même, pour ne retenir que l’écume de l’affrontement (entre majorité et opposition, ou au sein même de la majorité). L’action gouvernementale sur le fond, en dehors de réponses ponctuelles à l’une ou l’autre urgence, correspond, il est vrai, à un autre temps, à un autre tempo de la vie politique. Qu’épouse bien moins facilement le temps médiatique de l’éphémère, de l’instantanéité, du direct… On évoquera volontiers ce que le politique fait mal ou ne fait pas assez en désignant nommément le ou les responsables à l’opprobre public (parfois ou souvent de façon légitime). Mais un accord gouvernemental portant sur une réalisation effective, quelle que soit la matière, retiendra moins l’attention (et la paternité en sera rarement mentionnée précisément), sous prétexte que le sujet ne serait pas assez passionnant, qu’il serait trop « technique » ou qu’il risquerait d’ennuyer le public.

On retrouve ici l’idée centrale de la nécessité de « capter », de « capturer » l’audience (que l’on vend aux annonceurs). Ceci explique que, dans la logique de marketing qui dicte tout désormais, les contenus mêmes de l’information se doivent d’être « captivants ». Et ils le deviennent par le choix de certains types de sujets (et l’abandon systématique d’autres), par les cadrages, par le traitement…Média hégémonique dans le paysage de l’information, la télévision, parce qu’elle est un outil de « monstration », de « show », plus que de réflexion, a fortement contribué, de ce point de vue, a la transformation de l’information en un produit « attractif ». Elle a considérablement œuvré à l’ouverture de l’âge du « spectacle » total. « Spectacle » veut d’ailleurs dire « vision », ici, sur écran (télé). Et le propos central du spectacle, c’est le divertissement, l’amusement. Cela ne veut pas dire que l’information à la télévision est un amusement, mais bien que la télévision fait du divertissement le mode de présentation naturel de toute expérience ou occurrence sociale.

En mettant ainsi le monde « en scène » davantage qu’« en question », le discours médiatique central rend improbable une compréhension des déterminants de l’actualité présentée. Il véhicule de la sorte, selon Erik Neveu, « une vision du monde déférente pour l’ordre établi »4.

On touche ici à un élément très important au niveau des effets de l’information véhiculée et qui est à mettre en lien avec les producteurs de l’information. La pratique journalistique s’est professionnalisée depuis les années 1950, avec l’avènement de la télévision en particulier. La situation actuelle qui en découle se caractérise par un changement de référents pour les journalistes, un pouvoir accru des médias en même temps qu’une déresponsabilisation de leur parole.

Sa profession, le respect des règles de la profession, l’adhésion à certaines valeurs déontologiques, etc. vont devenir le référent premier pour les journalistes. Auparavant, l’objet même de l’information, qu’il soit politique, culturel, sportif, avec un point de vue/une vision engagée, était plus central qu’aujourd’hui dans l’ « engagement » du journalisme. Les choses ont changé : ce qui importe aujourd’hui, ce sont moins les faits eux-mêmes et la meilleure façon possible de les traiter, que la « performance » en regard des critères d’excellence que se donne la profession. On est d’abord journaliste, aujourd’hui, avant d’être journaliste politique.

Cette évolution vers une plus grande exigence professionnelle individuelle et une adhésion aux valeurs du métier plus forte impliquent une forme de déresponsabilisation à l’égard du monde. On se dit qu’on n’est jamais que journaliste. Alors que, parallèlement, le pouvoir d’influence des médias s’est accru considérablement. Auparavant l’information était un contre-pouvoir parce qu’il fallait aller la chercher, résister aux pouvoirs qui ne voulaient pas la diffuser. Aujourd’hui, l’info est tellement abondante qu’on tend même parfois à la fuir. On assiste ainsi avec la professionnalisation à ce que j’appellerais une « déresponsabilisation politique » à l’égard du monde. C’est ce qui explique que beaucoup de journalistes prétendent fonctionner de manière “désidéologisée”, c’est-à-dire en se méfiant de tout propos idéologique ou ce qu’ils perçoivent comme tels. Or, c’est moins à une désidéologisation que l’on assiste qu’à une dépolitisation. Et un traitement dépolitisé renforce en fin de compte ce qui est idéologiquement institué : les politiques économiques actuelles, qui sont pour la croissance, pour l’austérité budgétaire et les réformes structurelles du marché de l’emploi.

Se poser des questions, remettre en cause le modèle dominant et donc politiser le traitement de l’information en adoptant un regard pluriel, en croisant, en confrontant n’est plus guère possible. Ou c’est abandonné, en presse écrite et en radio principalement, aux plumes et aux voix extérieures : les tribunes ou cartes blanches, les chroniques, voire certaines interviews. Mais il est étonnant de noter à quel point existe une forte étanchéité entre ces propos extérieurs et les propos tenus par les journalistes eux-mêmes.
Le traitement même de ceux qui se risquent à remettre un certain ordre établi en cause, à la réformer, tout bêtement, sont susceptibles, eux, de se faire (dis)qualifiés d’ « idéologues ». Ce qui, à l’instar, de « sociologues » est un concept connoté négativement dans le langage journalistique. Exemple: les affaires des rémunérations de Didier Bellens (ex-Belgacom) et de Johnny Thijs (l’ancien directeur de BPost). La volonté d’une des composantes du gouvernement de limiter la rémunération des CEO des entreprises publiques autonomes, ne visait pas uniquement comme on l’a dit à diminuer les salaires extravagants des top-managers, mais aussi à réduire les écarts de rémunération et les inégalités salariales à l’intérieur d’une même entreprise. Ceci a été dit, certes, mais ce n’est pas ce qui a dominé le traitement médiatique de l’affaire. La question centrale posée était : « Jusqu’où un pouvoir public – nota bene pourtant actionnaire majoritaire – peut-il intervenir dans les affaires d’une entreprise publique autonome ? » Par « jusqu’où ? » il faut aussi entendre « jusqu’à combien » peut-il diminuer la rémunération d’un top-manager (sous-entendu : sans nuire à l’efficacité de la gestion de l’entreprise) ? ». Une fois encore, le cadrage principal retenu par la majorité des médias et la plupart du temps a été le même : celui du « combien ?», de l’accumulation de la valeur, de la gestion efficiente… Il l’a manifestement emporté très largement sur celui de la justice (salariale). Et lorsque le ministre socialiste Labille, dans l’un et l’autre cas, a tranché dans le sens du limogeage dans un cas, de la réduction d’émoluments dans l’autre, il a été taxé d’idéologue… alors qu’il ne faisait qu’appliquer, en gros, une décision du gouvernement.

Nous ne sommes pas dans un contexte de censure directe, certes. D’autres voix, d’autres sons de cloches peuvent s’exprimer ou être entendus, mais ils n’occuperont pas la même place, ni ne recevront la même légitimité. L’exemple du débat à l’œuvre autour de l’efficacité même des politiques d’austérité est particulièrement représentatif à ce sujet.

Il sera très très rare qu’une parole un peu différente soit montée en Une, même si elle peut être présente dans un journal. Prenons le cas du FMI qui, pour différentes raisons, a remis en cause l’approche européenne de la crise, dont le rythme élevé de l’assainissement budgétaire imposé. Le même FMI, auparavant, avait fait aveu d’une méprise intervenue dans ses calculs mathématiques sur les effets de l’austérité, etc. Il en a été question, bien entendu, dans les pages économiques des journaux. Pendant un jour ou deux à chaque fois. Mais pas davantage. Or, ce type d’aveu, émanant d’un des sièges de pouvoir mondial du capitalisme, ce n’est pas rien. C’est énorme comme information. Cela aurait dû faire la une, engendrer un débat majeur sur les contradictions internes du système. Et susciter un frémissement dans les lignes éditoriales défendues en la matière. Or, rien, ou presque. Rien, non plus, ou si peu, sur le lien qui est systématiquement établi entre mesures de redressement des finances publiques et nécessité de réformes structurelles des marchés de l’emploi. Il n’y a, a priori, aucun lien entre ce qui relève de la politique budgétaire d’un côté, de politiques économiques, de l’autre. Seule la Commission européenne, via le lien fait entre « two-pack » (budget) et « six-pack » (orientations économiques), établit ce lien… sans jamais le dire. Barroso peut bien parler, effectivement, à propos de la gouvernance européenne, telle qu’elle est conçue aujourd’hui, de « révolution silencieuse ». Et le silence demeure, non pas parce que les journalistes sont vendus au « grand capital » ou sont d’affreux ultralibéraux, la plupart sont de gauche ! Mais ils continuent de taper sur le même clou, uniquement parce qu’il relève d’un fait institutionnellement validé.

Des mécanismes, tantôt très concrets tantôt moins perceptibles et identifiables, définissent ainsi le traitement de l’information. Et celui-ci a un impact central sur notre compréhension des choses, l’interprétation que l’on donne aux événements et aussi sur la manière dont on agit dans la société. Au vu de tout cela, il est primordial de se questionner sur la manière dont on peut influer là-dessus et sur ce qu’il y a lieu de faire. Mais tout changement profond implique une remise en question profonde et personnelle des journalistes et une réinvention des formes de production dans les grands médias.

On le voit bien, c’est très difficile à changer en raison de la combinaison de tous ces mécanismes, ceux qui sont assez visibles – les moyens de production – et ceux qui sont plus intériorisés. C’est également parce que la profession, quoi qu’elle puisse dire de sa prétendue « extériorité » (ou objectivité), est très intégrée aux logiques de l’époque, qu’elle contribue d’ailleurs, sans s’en rendre compte à célébrer (chaque nouveau modèle de portable de la marque à la pomme fait l’objet d’une couverture de presse plus rentable qu’une campagne de publicité). Au vu de cet ancrage profond, je ne crois pas à la possibilité d’introduire un changement significatif dans les grands médias, même si les choses ne sont pas immuables. D’ailleurs, qui aujourd’hui est le contre-pouvoir des médias ? Je ne crois pas dans la capacité, à moyen terme, de modifier, de manière significative, le cours majeur des médias. Car nous y participons tous, d’une manière ou d’une autre.

Il ne peut y avoir d’issue qu’à travers un processus d’hybridation. Les professionnels de la médiasphère vivent et pensent un peu trop entre eux. Si on veut qu’il y ait de la transformation, il faut de la confrontation, du mélange. Il y a trop peu de contre-pouvoir. Les médias sont un des pouvoirs les plus autocentrés, les plus autoréférentiels. Ils ne se rendent pas compte qu’ils étouffent. Et les acteurs qui viennent de l’extérieur, pour pouvoir entrer dans la bulle « reine », acceptent de respirer le même air. Ils s’autocensurent pour être dans les clous. Et les journalistes n’échappent pas à cette dynamique. Sinon, lorsqu’ils ont ou prennent conscience, ils s’en vont, ou ils acceptent de rester à des postes d’assistants. Les écoles de journalisme participent à ça, d’ailleurs.

Par contre, je crois et je prône qu’on réinvente les modalités et les formes de la production d’information. L’impulsion peut – ou doit – d’ailleurs venir de l’extérieur. Ça demande de la créativité. Sortir du formatage, du travail à la chaîne des rédactions web (ou autres), du taylorisme pour créer l’industrie de la transition énergétique de l’information : celle qui parviendra à singulariser les créations à partir d’un autre carburant que la seule réactivité. L’information, on l’a oublié en raison de sa massification (massification des flux, pas du public), est un bien précieux. A traiter comme tel. Internet, de ce point de vue, met à notre portée la possibilité de créer une ou des intelligences collectives, hybrides, qui sont la condition même de la vie, et pas de la survie. De la vie au pluriel, c’est-à-dire aussi plus proche de l’Autre. Une forme de coproduction de l’information par des systèmes d’intelligence collective, validée en dernier ressort par la démarche journalistique des professionnels est sans doute une voie possible.

Les journalistes qui accepteront de travailler avec des réseaux d’informateurs et de coproducteurs autres que les sources institutionnelles pourront faire la différence, apporter autre chose si on leur en donne l’espace et la possibilité. Dans l’esprit de la « démocratie Internet » bien décrite par Dominique Cardon. Cette forme de partage et de collectivité est un ‘nous’ qui peine, pour l’instant, à s’imposer au ‘je’ très affirmé des journalistes, qui se croient souvent encore les seuls acteurs légitimes de l’information.

Avec le développement des possibilités offertes par Internet, un processus irréversible s’est engagé : la prise de parole des citoyens, réelle forme d’expression démocratique. Celle-ci, avec toutes ces dérives possibles, est toutefois une entame dans le pouvoir absolu des médias, qui à terme, peut faire lentement évoluer les choses. On observe déjà un changement dans les pratiques de l’information d’une partie de la population, qui, comme vous dites, se traduit par une diversification et une spécialisation en groupes d’intérêt, mais implique également un éparpillement.

De plus en plus, les gens vont chercher des niches d’information, soit dans la presse spécialisée, soit dans la presse alternative, soit via des médias en ligne spécifiques. Mais le prix à payer est une fragmentation relative : les publics « s’éclatent » dans des médias qui ont moins de visibilité.

C’est un des grands paradoxes : tous ceux qui continuent à consulter ou à consommer les grands médias n’en sont pas pour autant satisfaits. C’est la limite bien connue des chiffres d’audience. On a beau critiquer « les médias », on continue à se tenir à l’écoute ou à regarder les JT. Moins pour comprendre le monde que pour « être au courant » de ce qui « risque encore de nous tomber dessus » dans un monde médiatisé anxiogène. Cela participe du mythe techniciste de la gestion, de la maîtrise. Quand on est au courant de ce qui arrive, on croit pouvoir s’en prémunir.

1. [JEAN-FRANÇOIS KAHN, L’horreur médiatique, Plon, 2014]↩
2. [De l’idéologie aujourd’hui, Parangon/Vs, 2005. Lire aussi, du même auteur, « Les Médias pensent comme moi ! », Fragments du discours anonyme, L’Harmattan, 1997]↩
3. [Journalistes au quotidien. Outils pour une socioanalyse des pratiques journalistiques, Le Mascaret, 1995]↩
4. [Sociologie du journalisme, La Découverte, coll. Repères, 2004.]↩

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Le règne de la bien-pensance – Témoignage de Philippe Dutilleul https://gsara.tv/grandemesse/?p=43 https://gsara.tv/grandemesse/?p=43#respond Sat, 20 Sep 2014 11:05:15 +0000 http://surveillonslesmedias.wordpress.com/?p=43 Philippe Dutilleul a été longtemps réalisateur de documentaires et journaliste-reporter au sein de la RTBF : Strip Tease, Sale temps sur la planète, Bye Bye Belgium, Mort biologique sur ordonnance téléphonique,..Avec un regard acerbe mais qui frappe juste, Philippe Dutilleul a durant toute sa carrière fait preuve de pertinence et d’impertinence. Toujours un journal en main, le regard pétillant et le verbe généreux, il nous livre ici sa vision extrêmement lucide du paysage médiatique belge.

Êtes-vous d’accord avec l’affirmation de Jean-François Kahn dans son dernier livre L’horreur médiatique : « L’impératif démocratique, qui exige une confrontation pluraliste de propositions et d’arguments, a été éradiqué de certaines consciences » ?
Je suis tout à fait d’accord. Je vous donne un exemple récent.

Je suis tout à fait d’accord. Je vous donne un exemple récent. Il y a toujours eu le journal Le Soir à la maison, même quand je ne savais pas lire, mon père l’achetait et j’ai toujours continué la tradition familiale. Avant il y avait une rubrique « Polémiques » qui offrait différents éclairages sur un même sujet mais ces pages ont été supprimées. Ça ne les intéresse plus… À part la voix de Jean-François Kahn et quelques autres rédacteurs réguliers, il y a peu de voix discordantes. C’est le centre-gauche conservateur. Il n’y a quasi plus de confrontations d’opinions et de débats en Belgique. Je trouve ça extrêmement regrettable et très dommageable pour le pluralisme des idées. C’est une pensée pré-mâchée, pré-fabriquée, très simpliste. Les analyses plus léchées, plus approfondies sont réservées à un public fort restreint. Il est difficile de toucher un large public avec des émissions de qualité. L’évolution de la presse ne semble pas aller en s’améliorant. Il y a une banalisation de l’information. La plupart des chaînes se ressemblent. La gauche et la droite se ressemblent de plus en plus, que ce soit au travers des idées ou des actions. La politique se fait en chambre close en Belgique. La presse est à l’image de ça, c’est une presse qui garde un lectorat suffisant pour vivre mais ne se renouvelle pas, ne se régénère pas. On essaye de toucher les jeunes en rajeunissant certaines pages et puis il y a tout le pari du web évidemment mais je ne suis pas certain qu’en termes de débats et d’approches différentes, on arrive à quelque chose de satisfaisant. Une vraie démocratie ne peut bien fonctionner qu’avec des gens curieux et bien formés. Or on est dans une société qui vise essentiellement l’inverse : individualiser les besoins, les attentes, les expressions. En Europe, on est plus dans une société de production, dans une société de consommation. Les médias vont axer le contenu des journaux vers ce qu’ils considèrent être les goûts dominants du public. Ce qui se traduit par une raréfaction et une banalisation des contenus, plus de facilité, plus de bling-bling,… Même dans le supplément du journal Le Monde, il y a un mélange de genres pour séduire un maximum de personnes. Certains contenus se mélangent avec des articles de mode, du people,… On raisonne en parts de marché, il y a une segmentation de l’audience. Les journaux ne sont plus gouvernés par les journalistes mais par des économistes, des ingénieurs commerciaux et des managers. La communication a pris le pas sur l’information. Je pense qu’on peut quand-même s’en dissocier. Mediapart, par exemple, est pour moi une vraie réussite. Ils sont capables de taper aussi bien à gauche qu’à droite. Si vous apportez de la vraie information, de la vraie nouvelle que vous ne pouvez pas lire ailleurs, et qui se démarque de l’actualité chaude avec tous les commentaires, ça peut marcher.

Tous les journaux font des tas de choses qui n’ont rien à voir avec l’information comme des pages historiques sur l’histoire de la Belgique, sur l’histoire de la voiture,… Ils sont obligés de recourir à toute une série de suppléments pour élargir leur lectorat. Alors qu’à mon avis, il faudrait davantage investir dans l’investigation. Les gens en sont demandeurs et les médias sont obligés d’en parler. On en revient aux fondamentaux. Mais l’investigation n’intéresse pas les rédacteurs en chef, ils préfèrent la bonne photo de Di Rupo qui caresse les pandas de Chine. Regardez avec quoi on fait les couvertures aujourd’hui !

Oseriez-vous parler de « doxa médiatique », d’« idéologie médiatique de la social-démocratie» comme certains le prétendent ?

Le drame aujourd’hui c’est qu’il n’y a plus d’idéologie. On a dit « vive la mort des idéologies ». Mais d’un autre côté, comme il n’y a plus d’idéologie, il y a quoi ? Il y a ce qu’il fait vendre et l’idéologie de marché. La société néo-libérale a vaincu. C’est la voix ouverte à n’importe quoi. C’est même plus grave que ça : comme il n’y a plus d’idéologie et d’espoir de faire changer le monde, de le rendre plus juste, plus démocratique, c’est le retour aux croyances. Il y une résurgence des sectes, des religions, des courants radicaux. Tout ça pour combler un vide de sens.

Quel est l’impact des associations d’Éducation aux médias ?

Le problème c’est que ces associations prêchent des convaincus. Il y a de moins en moins de solidarité, de moins en moins d’ascenseur social comme on a pu connaître dans les années 1950-1960 et très peu de transversalité. Les gens se fréquentent entre eux. Chacun reste dans son pré-carré. On n’a jamais autant parlé de multiculturalisme mais pour moi ce n’est que du discours, du discours de la gauche caviar. Dieu merci, il y a des cultures différentes qui vivent ensemble de manière pacifique en Belgique mais il y a trop peu de brassage. La société est de plus en plus segmentée car elle devient mercantile, on réfléchit en termes de publics cibles, de parts de marché. La presse décalque ses contenus en fonction de ça.
Le journal Le Monde reste pour moi un des rares journaux qui m’apprend et m’explique des choses. Le Soir ne fait plus de journalisme, il fait de la politique. Mais je dois avouer que je ne lis que la presse francophone.

Il y a aussi une uniformisation de ton. Tous les journalistes parlent de la même façon. Pour des raisons de segmentation encore une fois. L’information est devenue un produit et doit se vendre comme une poudre à lessiver.

Quels sont les effets sur le public ? Nous frappent-ils de paralysie et d’impuissance, et nous forcent-ils à la résignation ?

En Belgique, il y a une paralysie du corps social tout du moins. Et les médias y participent. En France, on exacerbe les différences (son paroxysme étant le Front National). En Belgique, au contraire, on est dans la conciliation, on trouve des arrangements à l’abri de l’agitation. Et donc pas de débats publics ! On est dans la non-transparence.

Y a-t-il des tabous dans les médias ?

Il n’y a pas de tabous à proprement parlé. Par contre, on ne peut plus appeler un chat un chat. C’est la bien-pensance, aussi bien à gauche qu’à droite. Et le problème, la mauvaise-pensance est récupérée en France par l’extrême droite réactionnaire. Et qu’il n’y a plus de projets, plus de vision dans le camp des progressistes. On ne propose plus aucun projet alternatif aux gens si ce n’est la course à la consommation, à casser la solidarité. Et les gens qui essayent à leur échelle de faire bouger les choses, sont très vite marginalisés et très peu médiatisés car ça ne fait pas vendre.

Son blog : http://blogandcrocs.blogspot.be/

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Rencontre avec une voix de la radio. Témoignage de Martine Cornil https://gsara.tv/grandemesse/?p=46 https://gsara.tv/grandemesse/?p=46#respond Fri, 19 Sep 2014 11:06:58 +0000 http://surveillonslesmedias.wordpress.com/?p=46 Il y a des voix radiophoniques qui nous donnent à réfléchir, qui nous apportent du sens au travers des ondes. Martine Cornil est une de celles-là : une passeuse avec une rare faculté d’écoute, assortie d’un sens du respect et de l’intérêt porté aux autres. Sur les antennes de La Première pendant 20 ans (Tête-à-tête, Backstage, Samedi+,…), elle quitte aujourd’hui la RTBF et revient ici sur l’évolution de son métier. Témoignage.

Ressentez-vous une uniformisation de l’information dans les médias dominants ?

A titre de lectrice et d’auditrice, j’ai le sentiment de ne plus trouver mon compte depuis des années dans ce que je lis ou dans ce que j’écoute. Quand j’ai commencé à lire les quotidiens, ils étaient plus marqués à gauche ou à droite, parce que ça voulait encore dire des choses. Aujourd’hui, les différences idéologiques ne sont plus si marquées. Les grands ou petits quotidiens d’opinion ont disparu, vraisemblablement faute de lecteurs. Est-ce pour autant que tout le monde sert la même soupe ? Je ne le pense pas mais il y a une tendance à un formatage généralisé dans les grands médias. Et le temps joue de plus en plus contre ceux qui ont envie de sortir de ce formatage ou ceux qui historiquement pouvaient le faire. A partir du moment où les gens sont informés quasiment à la seconde près, où la presse papier ou les médias audiovisuels veulent enrayer l’érosion de l’audience, le temps devient une course contre la montre. C’est à qui donnera l’information en premier. Avec comme dérive : l’usage du conditionnel. Plutôt donner l’info en premier quitte à vérifier ultérieurement et user du conditionnel. Mais le conditionnel passe largement au-dessus de la tête de beaucoup de gens, qui prennent le conditionnel comme une affirmation. C’est d’autant plus problématique quand les conditionnels ne sont soit pas infirmés ou confirmés soit le sont en dernière page et en deux lignes.

J’ai parfois l’impression que les médias sont des poules qui courent sans tête. C’est la course à l’audience, au détriment d’une certaine qualité.Les médias croient gagner de l’audience en simplifiant le message. Je crois au contraire qu’il est préférable de miser sur l’information décryptée, décodée, analysée.Mais quel quotidien fait ça ? Je ne comprends pas que les directeurs de médias n’aillent pas dans cette direction. Il y a sans doute des agences de communication professionnelles, chèrement payées, qui ont prétendu que ce n’était pas la voie à emprunter. J’imagine qu’ils savent de quoi ils parlent… Dans le même temps, je constate que l’audience continue à s’éroder…. Il y a peut-être un rédacteur en chef qui va se réveiller ?

Vous ne vous y retrouviez plus ?

Il manque le temps de la réflexion. Quand je suis rentrée à la RTBF en 1990 ou 1991, c’était encore l’ancre du temps long. Il n’y avait quasi pas de pub ou de promo. On pouvait faire des émissions d’une heure (et pas de 52′). Quand j’ai commencé Tête à Tête, il y avait un ou deux minutes de journal au début de l’émission et à tout casser 1′ ou 2′ de pub. En l’espace de huit saisons, on a perdu 5′ de temps de parole au profit de la pub. Ce n’est pas anodin.

Les rôles étaient aussi très définis : il y avait l’ingénieur son, l’animateur, l’assistant et le journaliste. Aujourd’hui, on demande au journaliste de tout faire. Je n’ai rien contre la polyvalence ou la flexibilité, ni contre le self-op pour faire du pousse-disc ou pour annoncer le dernier Stromae. Par contre, ce qui est sûr, c’est qu’on n’est pas tout à son invité quand on doit gérer en plus le lancement de la musique, l’introduction de la publicité, le radio-guidage,… Le métier d’animateur, tel que je le conçois, est un passeur. Il faut pouvoir oublier les contraintes techniques pour être entièrement à l’écoute et donner le meilleur de l’autre (et donc de soi un peu aussi).

Je suis aussi frappée par la baisse de qualité du son, y compris à la RTBF. Pour avoir travaillé pendant un an sur une émission basée sur les archives, j’ai pu me rendre compte de la qualité sonore incroyable de l’époque ! C’est un vrai choc quand on passe des veilles bandes magnétiques des années 1960, 1970, 1980 à ce qu’on entend maintenant, toutes stations confondues. On habitue les gens à un standard plus bas. Pourquoi ne donne-t-on pas plus le meilleur aux gens ? On pourrait dire qu’il ne s’agit que de la forme mais parfois la forme influence le fond. On m’a souvent rebattue les oreilles avec « il faut être moderne ». Je veux bien mais pour moi, la modernité c’est aller vers le progrès, vers le haut, sinon ça n’a aucun sens. Il y a une forme de démantèlement de l’outil. C’est une baisse de qualité généralisée.

Compression du son… Et réduction des sujets ?

Oui, je le pense. Si on veut comprendre le monde dans lequel on vit, il faut prendre le temps de tenter de le rendre lisible. Réduire le temps consacré à un sujet, c’est réduire notre perception. Il manque cruellement de médias d’exploration ! A côté des médias que j’appelle de consolation ou d’accompagnement, il faut des médias d’exploration. Ils existent mais ça reste des niches. Je pense que ça vaudrait la peine qu’un grand média ose ré-explorer le temps long. Temps long n’est pas synonyme d’ennui ou de vieille radio pour autant, comme j’ai souvent entendu dire par certains directeurs de la RTBF pour qui il faut plus de rythme. J’y crois pas une seconde à cet argument. Les gens ont besoin de temps en temps de se poser, d’écouter, d’entendre développer une pensée. Il y a des sujets qu’on ne peut pas épuiser en ¼ d’heure. On a intégré, à tort ou à raison, que les gens se lassaient très vite. Ce n’est pas typique de la RTBF, c’est partout.

Je pense que les gens sont ravis qu’on leur parle de manière intelligente car ils se sentent respectés. Vouloir simplifier est signe de mépris pour les gens. La majorité des gens est suffisamment intelligente pour comprendre (je ne dis pas cultivés mais intelligents). Et puis, en élargissant le propos, en allant visiter d’autres niches, on va vraisemblablement attirer plus de gens et surtout on va attiser la curiosité des autres, leur faire découvrir des artistes. Et peut-être que ça va leur plaire ! Faisons écouter ce qui existe et les gens feront leur propre choix. On n’est pas là pour dire ce qui est bien et pas bien. J’ai toujours détesté m’entendre dire « c’est trop pointu » ou « c’est élitiste ». Je revendique l’élitisme pour tous ! Comme disait Brassens « personne n’a envie de bouffer de la merde ». Tout le monde a envie d’aller vers un peu de lumière. Et là il y a un souci. On reste (et je l’ai fait aussi) dans le petit monde des stars, des personnalités super connues. Quand on fait une émission d’une heure comme je l’ai fait pendant des années, c’est plus simple d’inviter des « bons clients » qu’un romancier qui fera sa première radio. C’est certes plus compliqué mais c’est notre rôle d’accompagner les artistes, de faire découvrir des talents. Et qui sait, ce seront les stars de demain. Et qu’on ne vienne pas me donner les 3 exemples où cela s’est passé : c’est une démarche qui doit être quotidienne. Il y en a tellement, tous secteurs confondus, qui rament et manquent de reconnaissance. Les médias privés qui ne vivent que par la publicité ne peuvent pas s’offrir ce luxe-là mais s’il y a un luxe que la RTBF peut s’offrir c’est bel et bien celui-là.

Sur quoi se basent les directeurs de chaîne pour affirmer que lenteur est synonyme d’ennui ?

En radio, on se base sur les études CIM (NDLR: Centre d’Information sur les Médias) qui n’ont quasi pas changé depuis les débuts de la radio. C’est fou ! Encore s’attacher à ces études CIM qui d’une vague à l’autre font monter la radio de 3 points et puis descendre de 2 points alors que rien n’a changé au niveau du contenu. Et puis on adapte et puis ça redescend et puis ça remonte. Elles ne tiennent pas compte des podcasts non plus. Or les émissions podcastées sont justement celles qui donnent plus de temps au temps. Il y a de quoi se poser des questions !

Je me suis souvent entendu dire qu’il ne faut pas lasser les auditeurs, il faut que ça bouge pour éviter que les auditeurs zappent. Si le sujet ne plaît pas, il faut que l’auditeur sache qu’un autre sujet viendra peu de temps après. Je comprends cet argument mais inversement, si le sujet lui plaît et qu’il est frustré parce qu’il ne dure que 10′ ?

Vous évoquiez l’existence des médias de consolation. Qu’entendez-vous par là ?

Les médias anxiogènes, la presse de caniveau qui mettent en avant les aspects les plus horribles de la nature humaine sont très consolants pour les gens car on se dit « waouw, j’ai échappé à ça, waouw, je suis toujours vivant, waouw je n’ai pas tué mon enfant,… Qu’est-ce qu’on est bien finalement même avec 780 € par mois !

Plus généralement, la société de consommation est une société de consolation. Et les médias y jouent un rôle, ne fut-ce que par la publicité diffusée. À défaut de se passer de la pub (car les subventions ne suffisent malheureusement pas), les médias (et particulièrement les médias de service public) auraient un vrai rôle à jouer dans le niveau d’exigence éthique vis-à-vis de la publicité : refuser les pubs qui véhiculent les clichés sexistes par exemple et n’accepter que de la pub qui fait appel à l’intelligence des gens. Les médias de service public se grandiraient à refuser la vulgarité. J’en parle à l’aise car j’ai jadis travaillé dans la publicité. Il s’agirait d’une marque de respect à l’égard des auditeurs.

La RTBF répond-elle suffisamment à ses missions de service public selon vous ?

Il serait extrêmement utile de redéfinir ce qu’est le service public (et pas que pour l’audiovisuel). On n’arrête pas de nous dire qu’il faut rajeunir l’audience. Mais comment rajeunir l’audience si on ne diffuse jamais ce que les jeunes écoutent ? A ma connaissance, il n’y a aucune émission musicale consacrée au rap, hip hop et la culture des jeunes sur aucune chaîne de la RTBF. C’est interpellant.

A l’inverse, on assiste à un vieillissement de la population. Et ils écoutent quoi les vieux ? Il n’y a aucune radio du service public qui ne leur est destinée (à part la troisième oreille de Marc Danval). Donc en clair, on s’adresse au public qui a entre 30 et 50-60 ans. Et comment expliquer aussi qu’il y ait si peu d’animateurs issus de l’immigration ? Pourtant il y en a des tas pleins de talent. On parle de discrimination alors qu’il n’y a aucune émission intelligente qui s’adresse aux gamins des quartiers. On nous dira qu’il y a des radios associatives qui le font. Oui c’est vrai mais il me semble que ça pourrait faire partie de nos missions aussi. Toutes les chaînes se plaignent du manque d’animateurs mais qu’on les forme alors !

Quant à la place accordée au cinéma, il existe bel et bien des billets ou l’émission Décadrages de Jean-Louis Dupont centrée sur l’histoire du cinéma mais il n’y a plus aucune émission critique et informative consacrée au cinéma sur la Première. Il y a des pans entiers de la culture qui passent au bleu.

Ce qui me choque aussi, c’est la place accordée à nos artistes. Il y a des centaines d’artistes, compositeurs, interprètes qui ne sont jamais diffusés. À ça, on rétorque que ce n’est pas vrai, il y a des quotas,.. Oui mais à quel heure ? Claude Semal, Daniel Hélin, Quentin Dujardin,.. sont-ils diffusés à l’heure de grande audience ? Des jazzmen sont diffusés dans l’émission de Philippe Baron mais ne pourrait-on pas aussi les diffuser en pleine journée ? La RTBF n’a-t-elle pas ce devoir de les mettre davantage en valeur ? D’autant plus qu’il s’agit d’un mauvais calcul, c’est contre-productif pour la Fédération Wallonie-Bruxelles qui soutient ces artistes. A quoi ça sert de faire le meilleur miel du monde s’il n’y a pas un magasin pour le vendre. A rien !

Pour quelles raisons d’après vous ?

Car ces artistes ne sont pas formatés. C’est quoi et qui décide du format ? Les ventes ? Si la RTBF n’entend pas davantage explorer, faire découvrir, éduquer nos oreilles, qui le fera ? Les radios associatives le font mais avec quelle audience potentielle, avec quelle puissance d’émetteur ? La RTBF devrait le faire, ne fut-ce qu’une émission d’une heure par semaine. Au moins, elle existerait. Au moins, les gens curieux savent qu’ils pourraient les écouter à telle ou telle heure. A l’époque de Pierre Collard Bovy, les artistes avaient davantage d’espaces d’expression ! Ça date !

Les médias dominants ne peuvent-ils qu’être favorables à une pensée de marché s’ils sont managés comme des entreprises ? Quel est l’espace accordé à la contestation de la domination de l’orthodoxie néo-libérale ?

Là il faut rendre à la RTBF ce qui lui appartient. Je crois que c’est sur la RTBF qu’on a entendu pour la première fois des économistes très à gauche comme Pierre Larrouturou ou Christian Arnsperger. Dans le domaine politique, Raoul Hedebouw et Marco Van Hees ne sont pas interdits d’antenne. Ce n’est pas aussi simple que ça. Peut-être qu’il faut scinder l’information et l’animation mais j’ai eu l’occasion d’inviter beaucoup de voix alternatives au modèle dominant. Il suffit de voir les insultes des deux côtés : certains, plus à droite, se plaignent que la RTBF ne donne la parole qu’à des gens de gauche – qu’est-ce que je n’ai d’ailleurs pas reçu comme insultes ! – et inversement. Quand on en est là, c’est bon signe. Je pense que toutes les voix peuvent s’exprimer. Je n’ai jamais subi de censure. Il y a un vrai pluralisme. Il faut vraiment laisser ça à la RTBF.

Des cas d’auto-censure ?

Oui, il y a un petit temps, je n’ai pas pu inviter Daniel Hélin car un de mes chefs ne l’appréciait pas. Il est quand-même finalement passé mais certains directeurs croient représenter les goûts du public. Parce qu’ils n’aiment pas tel ou tel artiste, ils ne désirent pas les passer sur antenne. C’est terriblement prétentieux. Personnellement, j’ai passé de la musique que je n’aimais pas ou invité des personnes que je ne portais pas spécialement dans mon cœur mais les entendre était intéressant !

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Pour que vivent des Médias Pas Pareils… Partout https://gsara.tv/grandemesse/?p=60 https://gsara.tv/grandemesse/?p=60#respond Thu, 18 Sep 2014 13:54:26 +0000 http://surveillonslesmedias.wordpress.com/?p=60 Pour de nombreux médias libres, journalistes de résistance et acteurs de l’éducation permanente, les médias dominants ne remplissent plus suffisamment leur fonction démocratique dans la société. Que faire ? En France, des médias non alignés, à but non lucratif, indépendants des pouvoirs publics, des puissances financières, des partis politiques et des obédiences confessionnelles ont décidé lors de la 3ème édition des « rencontres des médias libres et du journalisme de résistance », organisées en Corrèze les 23, 24 et 25 mai 2014, de se fédérer et de créer ainsi la Coordination Nationale Permanente des Médias Pas Pareils.

Rassemblant une trentaine de médias 1 issus des quatre coins de France, elle entend permettre au tiers secteur médiatique d’exister. Une initiative à saluer, à encourager – voire à étendre en Belgique, tant les médias indépendants, associatifs, citoyens, dits les Médias du Tiers Secteur remplissent des missions d’utilité publique et permettent de renouer avec les fondamentaux d’un métier ailleurs souvent oubliés : l’irrévérence, l’enquête, le goût du débat, l’émancipation citoyenne,… L’avenir des médias, leur capacité à regagner de la crédibilité, leur indépendance et leur capacité à renouer avec leur indispensable fonction démocratique, dépassent largement les intérêts d’une corporation et nous concerne tous.

Nous avons discuté avec Michel Gairaud du mensuel marseillais d’enquête et de satire, Le Ravi, qui a joué un rôle moteur dans la Coordination Nationale Permanente des Médias Pas Pareils. Il est la preuve vivante que le système médiatique lui-même est aussi un terrain de lutte et d’alternatives.

Comment définiriez-vous les Médias Pas Pareils ?

Grande question ! On entend par là des médias indépendants, qui appartiennent à leurs lecteurs ou aux équipes qui y travaillent. Mais ce n’est qu’un élément de définition. Il y a l’approche aussi : on ne peut pas vraiment parler de ligne éditoriale unique mais il y a une façon aussi de concevoir le métier, même s’il y a beaucoup de diversités, surtout si on parle des médias et pas seulement de la presse. Même si certains essaient de trouver des ressources, le but n’est pas d’enrichir un actionnaire, mais de faire vivre un projet et de renouer avec des fondamentaux d’une profession qui sont par ailleurs délaissés, à savoir l’enquête, l’investigation. Finalement, faire du journalisme tel que tout le monde devrait le pratiquer, c’est ne pas faire pareil aujourd’hui.

Les Médias Pas Pareils revendiquent notamment l’élaboration démocratique d’une loi contre la concentration financière et industrielle des médias et la refondation du système des aides à la presse et aux médias. Forts de la création de la Coordination, quels sont à l’avenir vos moyens d’action ?

Il y a plusieurs aspects. Disons, pour simplifier, que nous faisons partie des gens qui considèrent – même si ça peut paraître paradoxal – que la presse et les médias indépendants ont besoin d’une reconnaissance institutionnelle. Certains titres et projets refusent par principe toute ressource publique au nom de l’autonomie. On peut comprendre le raisonnement mais pour nous, il n’est pas illégitime. On estime qu’en France, la liberté d’informer et d’être informé fait partie de la constitution et donc, d’une certaine façon, on estime faire un travail de service public.
Entre le service public qui a ses vertus, son utilité et le secteur privé, il y a un intermédiaire : le tiers-secteur médiatique. Ce qui est illégitime et qui dysfonctionne en France, en particulier, c’est la façon dont les aides publiques sont réparties. Il y a par exemple une aide au postage pour la presse mais elle est indifférenciée c’est-à-dire qu’un journal à scandale est autant aidé qu’un canard associatif comme le nôtre.

Le souci vis-à-vis de l’argent public, c’est qu’il y a un danger auquel tous les médias sont confrontés y compris les nôtres, c’est celui de l’instrumentalisation politique où, à partir du moment où une collectivité par exemple locale, une mairie, un département, une région, donne de l’argent à un média, il attend souvent un retour. Il faut donc faire attention.

Mais ce n’est qu’un aspect. Nous sommes dans Coordination Nationale Permanente des Médias Pas Pareils mais nous avons aussi créé une association « Média citoyen » qui fédère ces Médias Pas Pareils à l’échelle de la région PACA (sur le modèle d’une expérience qui a déjà eu lieu en Rhones-Alpes). L’objectif est d’apprendre à se connaître, à identifier nos points communs, à travailler ensemble, à s’accorder sur des revendications communes, à mutualiser nos idées, nos efforts et à se donner de l’audience parce que nous ne sommes pas des médias de masse. Nous sommes des médias de proximité et nous le revendiquons ! Nous pensons de façon horizontale et non pas verticale. Il faut se mettre en réseau. Les Médias Pas Pareils peuvent peser lourd en se fédérant. Même si c’est très lent parce que nous sommes pris entre deux feux : une envie de se serrer les coudes d’une part et des pratiques spécifiques et une culture un peu « chacun dans son coin » et de la débrouille d’autre part. Ce n’est pas évident. Nous sommes tous la plupart du temps dans des logiques de survie. Mais depuis deux ou trois ans, je ressens quelque chose qui monte, une envie de se retrouver, de se fédérer. Autrefois, il y avait des frontières parfois difficilement franchissables entre ceux qui acceptaient la pub et ceux qui ne l’acceptaient pas du tout, entre ceux qui acceptaient de l’argent public et ceux qui n’en voulaient absolument pas. Aujourd’hui, nous arrivons vraiment à nous parler, à nous retrouver et ça, c’est un signe que quelque chose est mûr !

Vous revendiquez également la représentation des Médias du Tiers Secteur dans toutes instances de régulation, de concertation et de gestion concernant les médias.

Oui effectivement, nous allons essayer d’avancer et de créer un rapport de force. Il existe plein d’endroits où nous n’existons pas et où nous pourrions exister ; comme le CSA ou le Ministère de la Culture et de la Communication qui régule beaucoup de choses. Le système de la diffusion de la presse en France est en crise. Il y a une volonté de le réformer mais elle va toujours dans le même sens, c’est-à-dire en déréglementant, au détriment du pluralisme.
Mais nous ne nous faisons pas trop d’illusion. Ça va prendre du temps. C’est à l’image de l’État, du mouvement social et de la donne politique dans le pays.

Que vous inspire la Loi sur les services de communication audiovisuelle promulguée en Argentine en 2009 ? Celle-ci redistribue la propriété des fréquences de radio et de télévision en trois tiers : 33 % pour les entreprises privées, 33 % pour le service public et 34 % pour les médias communautaires/associatifs.

Ça s’inscrit tout à fait dans notre volonté. Je fais le parallèle avec le réseau des salles de Cinéma Art et Essai où certains exploitants bénéficient d’une fiscalité avantageuse ou d’aides directes pour faire vivre la diversité sur tout le territoire. Je pense qu’il faut aller vers ça ! Si nous laissons faire, nous allons vers un appauvrissement. Il y a quelques années, il y a eu des batailles souvent perdues par des chaînes locales sur l’attribution des fréquences. Il existe tellement de télévisions aux programmations intéressantes qui font entendre une voix, des solutions et avec des processus participatifs. Même quand elles se regroupent, c’est très difficile. Ce serait bien qu’il y ait une volonté politique pour encadrer et réglementer tout ça.

Lors des rencontres des médias libres et du journalisme de résistance, vous avez notamment discuté de la difficulté pour l’écologie à se frayer un chemin dans la pensée dominante du journalisme actuel. Pourriez-vous en dire davantage ? Les enjeux environnementaux sont-ils mal et/ou peu médiatisés ? Voulez-vous dire que l’écologie ne fait pas vendre ?

Les questions d’écologie sont très présentes dans nos colonnes mais elles font rarement la Une dans les autres titres et en particulier dans la presse régionale en particulier. C’est encore une fois lié à la question « à qui appartiennent les médias ? » et de la dépendance à la publicité. Quand on pose ces questions-là, on remet en cause l’ordre économique et politique du monde. Pour avoir de la pub, il faut formater, ce qui est fort incompatible avec un travail sur ces enjeux-là. Au Ravi, nous sommes dans une économie de survie. Même si nous avons plein de projets, nous ne savons jamais très bien quelle sera la situation dans an voire même parfois un peu moins. Nous acceptons de la pub mais c’est la pub qui ne nous accepte pas ! Mais en même temps, ça nous protège ! Pour pouvoir ne bénéficier, il faut parler des choses qui ne clivent pas et lisser les contenus. Il y a un risque de s’encroûter et de se rouiller rapidement.

1. [Acrimed, À Contre Courant, Adiu Sud Gironde, Adiu TV, BateauBasta, Basta Mag, Cassandre/Hors Champs, CDRLP, Cram Cram Editions, Demosphere Ariège, Fakir, Friture Mag, L’Insatiable, Le Ravi, La Lorgnette.info, La Lettre à Lulu, Le Nouveau Jour J, Les Amis de la Cathode, Le Sans Culotte 85, Le Lot en Action, Les Pieds dans le PAF, Lutopik, Michel Fiszbin, Hexagones, Pierre Merejkowsky, Plus Belles les Luttes, Rézonances TV, Reporterre, Rencontres Médiatiques, Ritimo, Denis Robert, Sisyphe Vidéo, TV Bruits, ZdF, Zélium.]

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La surpopulation, trop peu de monde en parle. Rencontre avec Théophile de Giraud https://gsara.tv/grandemesse/?p=56 https://gsara.tv/grandemesse/?p=56#respond Thu, 18 Sep 2014 09:45:34 +0000 http://surveillonslesmedias.wordpress.com/?p=56 Théophile de Giraud est écrivain, activiste, fondateur de la Fête des Non-Parents et auteur de plusieurs livres remettant en cause la procréation, notamment « L’art de guillotiner les procréateurs : manifeste anti-nataliste » (Le Mort-Qui-Trompe, 2006). Sa signature : des ouvrages aussi drôles que radicaux et des happenings au service de la cause dénataliste.

Vous avez inventé le concept de Surpollupopulation. Qu’entendez-vous par là ?

Le concept de Surpollupopulation associe le problème de population et de pollution. On a trop souvent tendance à parler des deux phénomènes comme s’ils étaient distincts, alors que l’un est la conséquence directe de l’autre : passé un certain seuil, toute population est cause de pollution, au sens de destruction des écosystèmes. En clair, ce n’est pas tant le mode de vie qui pose problème (comme veulent nous faire croire les décroissants économiques) que le NOMBRE de personnes qui pratiquent ce mode de vie. Les décroissants économiques ont raison sur le fond politique (anti-capitalisme, anti-consumérisme et justice sociale), mais se complaisent malheureusement dans de naïves illusions sur le plan écologique, d’autant que ce n’est pas l’Occident qui décroît, mais bien les pays émergents qui croissent et n’ont rien de plus pressé que de rejoindre notre niveau de vie.

Il faut hélas admettre que toute population exerce une pollution, une pression potentiellement destructrice sur l’environnement. La sobriété volontaire n’est d’aucune efficacité. C’est facilement démontrable par le cas de l’Islande, qui avant l’arrivée des Vikings était extrêmement boisée. Les Vikings ont anéanti toutes les forêts d’Islande pour pouvoir se nourrir, se loger, se chauffer, construire leurs navires… Pourtant ils avaient une empreinte écologique dérisoire par rapport à la nôtre. S’il y avait eu 1.000 Vikings, il n’y aurait pas eu de problème. On pourrait aussi parler de ces cas emblématiques de cervidés, pourtant sobres et very-low-tech, introduits par exemple sur l’archipel de Haïda Gwaii. Il n’y avait pas de prédateurs. Cette espèce pourtant « végétarienne » a proliféré jusqu’au moment où elle a ratiboisé toutes les plantes comestibles et détruit la biodiversité des végétaux, ainsi que celle des insectes et des oiseaux qui en dépendaient. Cela démontre que l’argument de la décroissance économique est insuffisant. Si on était 100 milliards de chasseurs-cueilleurs (sachant que les chasseurs-cueilleurs ont besoin d’une superficie énorme), la planète ne pourrait pas tenir le coup : elle serait dévastée, sobriété volontaire ou non.

Il faut donc décroître au carré : réduire notre empreinte écologique, en arrêtant de faire tourner la société de consommation, mais surtout cesser de nous reproduire au-delà des capacités de la planète.

On veut nous faire croire que tout va bien, qu’il est possible de nourrir toute la population mondiale, que le seul problème est la répartition équitable des richesses,… Il est en effet possible de nourrir tout le monde aujourd’hui si on s’en donne les moyens politiques. Là, je rejoins les décroissants économiques : c’est un scandale que des gens meurent de faim, ou par manque de soins ! Ce qui nous rappelle l’urgence d’un vrai combat de gauche. Néanmoins, les décroissants économiques oublient que nous ne sommes pas seuls sur Terre. Ne penser qu’à l’Homme témoigne d’un anthropocentrisme criminel. Nous devons partager cette planète avec les autres êtres vivants. Nous assistons à la sixième extinction massive dans l’histoire de la vie. On n’a plus connu un tel taux d’extinction des espèces depuis la disparition des dinosaures à cause d’un astéroïde il y a 65 millions d’années. On sait que cette 6ème disparition massive est d’origine anthropique. Pourquoi ? Parce qu’on s’obstine à ne pas comprendre qu’une sphère est un espace fini, totalement incompatible avec une croissance économico-démographique infinie. En proliférant, nous détruisons l’habitat des autres animaux. C’est vrai en Europe où il n’existe pratiquement plus de terres sauvages. Il n’y a plus de loups et quand on les réintroduit, les bergers leur tirent dessus. Il y a toujours davantage de conflits entre l’homme et l’environnement. C’est vrai sur tous les continents, au Nord comme au Sud, où les élémentaires besoins en terres cultivables entraînent toujours plus de déforestation, et donc une réduction des habitats et une chute des populations d’innombrables espèces animales, quand celles-ci ne sont pas menacées de disparition pure et simple. Pensons par exemple au Bangladesh (1.000 hab/km2, l’une des plus fortes densités au monde) où le tigre du Bengale n’a plus sa place. On ne va pas accuser la population bangladaise, une des plus pauvres qui soit, d’avoir un niveau de vie trop élevé. Par contre, c’est vrai que par rapport à leur territoire, les Bangladais sont bien trop nombreux pour ne pas porter préjudice aux écosystèmes. Bref, la cause de l’effondrement actuel de la biodiversité n’est autre que le nombre d’homo sapiens sur cette planète inextensible.

Il y a un chiffre intéressant que tout le monde devrait connaître. Savez-vous quelle est la superficie de terre habitable disponible par personne ? En prenant une population de 7,2 milliards d’hommes, chaque individu dispose d’1,5 hectare seulement. Sur ce minuscule rectangle de 150 m sur 100 m, chacun d’entre nous doit produire tout ce dont il a « besoin » : logement, nourriture, chauffage, éclairage, vêtements, meubles, outils, médicaments, ordinateur, frigo, cuisinière, télévision, lave-linge, téléphone,.. On doit aussi assurer l’absorption ou le recyclage de nos déchets sur cet espace étriqué et, surtout, on doit le partager avec d’autres espèces animales !

Dans le livre, « Moins nombreux, plus heureux : l’urgence écologique de repenser la démographie »  (1) dont vous êtes un des co-auteurs, vous battez en brèche l’exemple de Tikopia, cette petite île du Pacifique brandie comme modèle de gestion durable tant les habitants prennent leurs décisions en commun pour réguler leur consommation de bois et leur population. Pourquoi ?

C’est l’exemple que Jared Diamond a mis en évidence dans son livre Effondrement. Beaucoup de décroissants économiques et démographiques brandissent Tikopia comme modèle de gestion durable mais je m’en offusque car Tikopia est effroyablement surpollupeuplée avec ses 240 habitants au km² – alors que la moyenne mondiale n’est « que » de 45 habitants au km², ce qui est déjà beaucoup trop ! Les Tikopiens se sont rendu compte que l’île était tellement petite et la végétation limitée, qu’ils ont dû exterminer les cochons qu’ils avaient importés comme nourriture au XIIème siècle. Les cochons consommaient trop de calories par rapport à leur rentabilité. Il n’y a donc presque aucune espèce de mammifère sur l’île autre que l’Homo Sapiens. Il n’y a que des cultures vivrières. On ne peut nullement étendre le « modèle » Tikopia à l’échelle de la planète car la Terre compterait alors, à densité égale, 37 milliards d’humains ; ce serait la faillite de la biodiversité. Tikopia préfigure en fait la gestion ingénioriale des ressources de la planète. Une terre extrêmement anthropisée et uniquement au service de l’Homme, au détriment des autres espèces. Une tribu de bonobos menacée d’extinction ne pourrait pas demander l’asile politique sur Tikopia, elle serait refoulée, tout comme les cochons ont été massacrés (rires). Il faut aussi savoir que l’île bénéficie d’une température clémente où la culture est possible toute l’année et où la présence de la mer offre des ressources directes,… Ce n’est donc pas un modèle extensible à l’Himalaya par exemple. Par contre, ses habitants ont été conscients de la nécessité de réguler leur population et ont pris les mesures de contrôle des naissances qui s’imposaient. Dans ce sens, ils sont exemplaires.

Comment mettre en œuvre une politique dénataliste non contraignante et respectueuse des droits humains selon vous ?

Les solutions existent et se mettent en place d’elles-mêmes si on laisse faire les femmes. Il n’est pas question d’adopter des politiques coercitives. Il ne s’agit pas de la politique de l’enfant unique comme en Chine, ni de stériliser qui que ce soit,.. Il suffit d’universaliser les droits de la femme : droit à l’éducation, droit à la contraception, droit à l’IVG, droit à la liberté de choix procréatrice, accès à l’autonomie financière,… Automatiquement, la natalité chute jusqu’à 1 ou 1,5 enfant par femme. Il suffit de laisser faire les femmes, qui toutes préfèrent la qualité à la quantité. Il y a encore aujourd’hui 220 millions de femmes qui n’ont pas accès à des structures de planning familial. Il faut être féministe et en finir avec les phallocrates. On estime à 700 millions le nombre de femmes mariées de force sur la planète. Près de chez nous, l’Irlande et l’Espagne continuent d’être hostiles à l’IVG. Le problème, ce sont les religieux (plus on est nombreux, plus il y a de fidèles), les industriels (plus on est nombreux, plus il y a de consommateurs et de main-d’œuvre bon marché), les politiciens, tels que Poutine ou Erdogan, qui prônent des politiques natalistes pour des raisons patriotiques, bellicistes ou économiques.

Pour sensibiliser et éveiller les consciences, vous aimez utiliser les armes de l’humour noir et de la provocation….

La réalité étant plutôt noire, il est de bon ton d’utiliser l’humour noir (rires). C’est vrai qu’il est parfois utile de provoquer et de susciter des électrochocs tant la question de la surpollupopulation est figée et problématique pour beaucoup de gens. L’humour permet aussi de prendre un peu de distance et de dépassionner le débat. Je pense à Jonathan Swift qui avait fait la « Modeste proposition » en Irlande, alors en état de famine, de manger les bébés, de faire des bottes avec leur peau,.. C’est évidemment mal passé à l’époque et aujourd’hui encore l’humour noir ne passe pas toujours très bien. Lors du happening « Save the Planet, Make No Baby » au Sacré Coeur à Paris, nos propositions étaient délirantes (on prônait le cannibalisme, la suppression des allocations familiales, la taxation de l’enfant surnuméraire, … ). L’idée était d’en remettre des couches de telle sorte qu’on puisse arriver à un consensus. On proposait l’antithèse radicale de la thèse dans laquelle on baigne en permanence : « faisons des bébés puisque tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ». C’est drôle de prendre le contre-pied de manière outrancière.
Il s’agissait par ailleurs d’attirer l’attention des journalistes en leur donnant des images fortes car le discours universitaire, académique, argumenté, technique ne passe pas toujours bien dans les médias car trop complexe, trop peu « spectaculaire ». On contre-manipule ainsi les médias. C’est la technique du cheval de Troie. Ce qu’ont très bien compris les Artivistes.

D’après le naturaliste et écologiste Michel Tarrier, la plupart des tabous ont été vaincus, sauf celui de la surpopulation humaine qui serait l’ultime vraie vérité qui dérange, à tel point qu’il est même estimé outrageant de poser la question : sommes-nous trop nombreux ? La question de la décroissance démographique est-elle si taboue dans les médias selon vous ?
L’influence des religions, la crainte de la remise en cause d’une liberté fondamentale de l’humain, le problème des retraites,… sont-ils des freins à tout embryon de débat ?

Comme d’autres militants, je remarque un boycott médiatique sur la question. Quand le pape ou Poutine prennent la parole pour inciter les femmes à faire plus d’enfants, les médias relayent davantage que quand ce sont des scientifiques comme Christian De Duve (docteur en médecine et biochimiste, prix Nobel de médecine en 1974), Stephen Hawking (l’un des plus célèbres physiciens), David Attenborough (Chercheur naturaliste et présentateur vedette de la BBC), un rapport de la Nasa ou du Ministère de la Défense du Royaume-Uni qui déplorent les multiples problèmes (écologiques, économiques, géostratégiques,…) causés par la croissance démographique. On invite très rarement des décroissants démographiques à prendre la parole sur un plateau télé ou en radio et quand on aborde la question démographique, les journalistes préfèrent inviter un démographe institutionnel payé pour nous dire que tout va bien et que la transition démographique est en vue. Ils se plantent pourtant de décennies en décennies. Ils avaient prédit une stabilisation démographique à 9 milliards en 2050, mais les projections du Fonds des Nations Unies pour la Population sont sans cesse revues à la hausse. On ne sera pas 9 milliards en 2050 mais 9,6 milliards et peut-être 10 milliards. Et la population mondiale continuera à croître au moins jusqu’en 2100 où nous devrions être 11 milliards, ou plus. Leurs modèles sont incapables de prédire à si long terme, trop de variables entrant en compte. Ce qu’ils constatent avec justesse, c’est que le taux de croissance se ralentit, mais sur une base beaucoup plus grande ! Il y a 220.000 personnes en plus par jour sur la planète ! C’est intenable.

Si c’est si difficile d’en parler, c’est parce que, selon moi, les journalistes eux-mêmes ont souvent des enfants (ou en veulent) et se retrouvent dans un état de « dissonance cognitive » entre un savoir alarmant d’une part et leur vécu/désir d’autre part. C’est une manière de se protéger. Les politiciens ne veulent pas non plus entendre un discours pareil, la publicité est généralement nataliste (pour fabriquer de nouveaux clients),… D’ailleurs, il est intéressant de savoir que l’INED (Institut National des Études Démographiques) en France, qui est tout le temps invité par les médias français, avait pour mission à son origine d’accroître la natalité et ça se ressent encore aujourd’hui dans son discours. Les démographes officiels sont à mon sens des négationnistes. On est dans un modèle économique qui ne veut pas entendre parler de décroissance. C’est aussi très difficile d’aller à l’encontre de notre ADN, de notre programmation génétique. Nous sommes portés à nous reproduire, culturellement et biologiquement, c’est sur-déterminé. Ça demande aussi d’aller à l’encontre d’une tradition religieuse nataliste, d’un discours économique croissantiste et familialiste,.. Personne n’a vraiment intérêt à être dénataliste aujourd’hui, et seuls certains scientifiques ou philosophes font preuve d’honnêteté intellectuelle. La difficulté est d’oser penser vrai. Même si ça fait mal.

(1) Moins nombreux plus heureux. L’urgence écologique de repenser la démographie, un livre coordonné par Michel Sourrouille. Préface d’Yves Cochet. Éditions Sang de la Terre, Paris 2014, 176 pages, 16 €, ISBN 978-2-86985-312-6
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La décroissance : un sujet « médiatiquement incorrect » https://gsara.tv/grandemesse/?p=58 https://gsara.tv/grandemesse/?p=58#respond Mon, 15 Sep 2014 13:47:25 +0000 http://surveillonslesmedias.wordpress.com/?p=58 Carte blanche au Mouvement politique des objecteurs de croissance (mpOC)

Pour tous ceux qui naviguent dans le monde de la décroissance, deux évidences s’imposent d’emblée lorsqu’ils réfléchissent aux relations entre médias et décroissance. D’une part, ils constatent que la mouvance de la décroissance gagne du terrain. Le nombre de personnes intéressées par les propositions et les initiatives des objecteurs de croissance augmente en effet régulièrement. D’autre part, ils ne peuvent qu’observer que cette augmentation ne peut être attribuée aux « grands médias ». Ces derniers snobent largement tous leurs communiqués, cartes blanches, écrits d’opinion, rencontres et initiatives diverses, …, à l’exception de celles qu’ils peuvent caricaturer ou ramener au discours dominant. Pourrait-il en être autrement ? Les objecteurs de croissance ne le pensent pas. Ils constatent en effet que, sauf quelques exceptions éparses, les grands médias sont beaucoup trop préoccupés par leur audimat et par le fait de trouver une place dans la vague dominante pour oser poser les questions de fond sous l’angle porté par les objecteurs de croissance. Celui-ci est trop à contre-courant.

Quelques exemples :

800 personnes ont participé à la journée « Choisir la Décroissance » à la base du lancement du dispositif démocratique qui a mené à la constitution du Mouvement politique des objecteurs de croissance belges. Aucun grand media n’a pourtant jugé utile de répercuter cette information à l’exception d’ARTE (mais peut-on vraiment classer ARTE dans la catégorie « média dominant » ?), et, paradoxalement, de RTL-TVi qui a produit un documentaire dans lequel bon nombre d’objecteurs de croissance se sont reconnus. Cependant il faut bien dire que le producteur à la base de cette émission a dû quitter cette chaîne peu après. Quant à la RTBF, on l’attend toujours. Rendez-vous avait été pris pour un tournage un lundi début d’après-midi, contraignant bon nombre d’entre nous à prendre un congé professionnel. Après deux heures d’attente sans explication, nous sommes partis en relevant que la RTBF avait visiblement plus de considération pour un match de foot que pour nos idées. Il est vrai que le foot, lui, n’attend pas. Ce type d’exemples, on en retrouve partout et dans les médias de toutes obédiences. En France notamment. Hervé Kempf a dû – pour poursuivre son travail journalistique et de réflexion sur les questions environnementales, sociales et économiques- quitter le journal Le Monde, auquel il a collaboré de 1998 à 2013.

Depuis la crise économique, plusieurs des outils créés ou portés par les objecteurs de croissance ont connu quelques échos dans les grands médias. Mais ce n’était évidemment pas pour montrer que des alternatives au système actuel sont déjà en route dans les marges de la société. Il s’agissait juste de présenter quelques trucs à même de permettre à chacun de tenir un peu plus facilement le coup pendant la crise, grâce aux groupements d’achat, aux donneries, ou autres serviceries, … ou à ridiculiser les tenants de notre mouvance et plus particulièrement ceux de la simplicité volontaire, histoire de bien souligner qu’il n’y a pas d’alternative au système actuel. Seuls les fous ou les khmers verts peuvent y penser.

Les rares fois où l’on cite la décroissance dans sa généralité, c’est le plus souvent pour montrer qu’ « elle est à côté de la plaque », au moins en partie. La décroissance oublierait les pauvres, les populations du Sud, les possibilités technologiques, la question démographique … Jamais les grands médias n’ont répercuté ce que disent pourtant les objecteurs de croissance : la décroissance n’est pas un nouveau corpus idéologique tout pensé sous la houlette d’un nouveau grand gourou. Elle est un creuset dans lequel se pense et se construit la société de demain car le modèle actuel n’est pas durable et nous mène à la catastrophe.
Si les idées forgées dans le courant de la décroissance font du chemin malgré tout, c’est grâce à l’incroyable opiniâtreté de ceux qui en sont devenus les acteurs, généralement à partir de cette évidence – une croissance infinie est impossible dans un monde fini – et de cette question extrêmement complexe qui surgit dans sa foulée : mais comment dès lors peut-on faire pour vivre ensemble et de manière apaisée sur une seule planète ?

C’est aussi grâce – ou devait-on dire « à cause » ? – des faits qui ne peuvent plus être niés : les effets du réchauffement climatique commencent à se révéler ; le pic de production du pétrole est bien là, tout comme la perte hallucinante des ressources halieutiques. La question de l’eau devient une des préoccupations géopolitiques majeures, quand elle n’est pas une des raisons principales de mortalité dans le monde, … . La liste est longue, hélas très longue.
C’est aussi bien évidemment grâce au fait que les objecteurs de croissance utilisent tous les moyens à leur portée pour diffuser correctement leurs idées : réseaux sociaux et Internet, mais surtout maisons d’édition et médias propres, colloques et marches diverses, soupes populaires, foires aux savoir-faire, … . Ils s’inscrivent aussi dans des actions concrètes de terrain à travers les Villes et Villages en transition ou la création de monnaie locale, par exemple. Comme ils se méfient souvent des grands médias, ils évitent d’ailleurs souvent de s’y exposer lorsqu’ils n’y sont pas particulièrement préparés ou qu’ils n’ont pas confiance dans la manière dont leurs idées seront répercutées. On peut peut-être le regretter. Mais lorsqu’on voit la hauteur des caricatures, voire même des injures, que les objecteurs de croissance ont encore à subir aujourd’hui – y compris à gauche -, on peut parfaitement comprendre pourquoi beaucoup encore se maintiennent souvent volontairement à l’écart des médias du courant dominant.

Nous vivons un changement de paradigme aussi fort que celui de la révolution copernicienne. Nous subissons le même type d’ostracisme que ceux qui par le passé ont dû faire face au même type de situation. Nous aurions pu penser que, vivant dans une société plus évoluée, il n’en irait pas de même, d’autant que les faits parlent pour nous et qu’ils sont parfaitement étayés scientifiquement. C’est tout le contraire qui se passe. Les faits sont autant que possible niés comme on peut s’en apercevoir avec la place qui est faite aux climato-sceptiques et à ceux qui veulent nous vendre le pétrole et le gaz de schiste ainsi que du nucléaire de deuxième voire de troisième génération, comme solution à nos problèmes énergétiques.

Nos édiles politiques, soutenus largement par la sphère médiatique dominante, continuent, mesures après mesures, à vouloir poursuivre le contrat social à la base de notre société – à savoir tout faire pour augmenter la croissance économique de manière à pouvoir en partager les bénéfices – même si l’on sait déjà que ce contrat ne peut pas tenir la route encore bien longtemps et qu’il a suffisamment démontré depuis 40 ans son inopérance. Lorsqu’ils sont amenés partiellement à changer de trajectoire, comme on le voit aujourd’hui avec la question de l’approvisionnement énergétique ou encore celle de l’écoulement de nos productions alimentaires cultivées pour l’exportation (pommes, poires, lait, viande), c’est dans l’impréparation totale qu’ils doivent le faire.

Depuis la nuit des temps, les récits mythologiques nous montrent que les Cassandre ne sont jamais entendues. Nous pouvons dire aujourd’hui qu’il en est de même lorsque ce que l’on dit ne relève pas de la prophétie, mais bien de l’analyse des faits. Les corpus qui fondent un système ont la vie tenace car ils sont à la base des relations de pouvoir. En changer, ce serait devoir dire : nous nous sommes trompés. De cela, bien sûr, personne ne veut. La responsabilité, c’est toujours ailleurs qu’il faut la trouver, même si pour ce faire on doit aller jusqu’à tronquer les faits. À cet égard, l’imputation par certains de la responsabilité des risques de délestage énergétique de cet hiver aux partisans du renouvelable est particulièrement édifiante.
Ceci dit, nécessité faisant loi, nous ne désarmerons pas et poursuivrons le travail que nous avons entamé.

Pour le mpOC
José Dave, Bernard Legros, Michèle Gilkinet, Marie-Eve Lapy-Tries, Francis Leboutte et Eddie Van Hassel

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L’urgence de repenser la démographique : une vérité qui dérange ? Rencontre avec Michel Sourrouille https://gsara.tv/grandemesse/?p=54 https://gsara.tv/grandemesse/?p=54#respond Sun, 14 Sep 2014 13:44:27 +0000 http://surveillonslesmedias.wordpress.com/?p=54 Michel Sourrouille est membre de l’association des journalistes-écrivains pour la nature et l’écologie (JNE), acteur du blog et gestionnaire d’un réseau de documentation des écologistes activistes. Il a également coordonné l’ouvrage collectif Moins nombreux, plus heureux. L’urgence écologique de repenser la démographie (Ed. Sang de la Terre)

Selon la plupart des experts (écologistes, agronomes, démographes), la population ne pose pas un problème en soi. Les pressions exercées sur les ressources naturelles et l’environnement ne proviennent pas du nombre d’habitants mais de leurs habitudes de consommation. La planète pourrait accueillir 10 milliards d’individus, voire plus, ce n’est qu’une question de mode de vie et de partage. Qui plus est, l’Europe est globalement en voie de dénatalité et non d’accroissement démographique. Pourtant vous nous alertez sur les dangers d’une évolution démographique incontrôlée. Vous affirmez que « le dépassement des capacités de charge de la planète exige une réduction volontaire de la population humaine » et que « l’expansion illimitée d’une espèce dans un milieu limité aboutit à sa réduction inéluctable. Les humains ne peuvent pas faire exception à cette règle ». Sommes-nous vraiment trop nombreux sur terre ?

Il y a beaucoup de choses avant d’en arriver à la question proprement dite. Parlons d’abord des « experts ». La démographie ne pose aucun problème pour ceux qui, enfermés dans une discipline particulière, n’ont pas de vision globale des choses. Les démographes ne raisonnent qu’en termes de transition démographique, donc tout ira mieux demain puisque la fécondité va baisser comme par miracle. Les agronomes croient que des prouesses agricoles (incertaines) vont pouvoir nourrir la population demain, même à plus de 10 milliards de personnes. Les « écologistes » institutionnels, je pense à ceux qui courent après les places grâce à un parti, ne veulent pas faire de vagues puisqu’ils désirent être élus. Ensuite réduire les pressions sur l’environnement par une réduction de la consommation est exact en soi, mais incomplet. C’est là le raisonnement partial de personnes comme le rédacteur en chef du mensuel français La décroissance : il y aurait trop d’automobiles, peu importe le nombre d’hommes. Mais le nombre d’automobiles dépend forcément du nombre d’automobilistes. Il s’agit de considérer la formule I = PAT. A technologie constante T, l’impact écologique dépend de la multiplication de la population P par le niveau A d’affluence (le pouvoir d’achat mis en acte). Un expert ou un objecteur de croissance qui n’envisagerait qu’un seul terme de cette équation ne peut pas analyser la réalité telle qu’elle est. Si on applique ce raisonnement à l’Europe, peu importe qu’il y ait baisse de fécondité si le nombre de couches utilisées par un bébé (j’utilise là une image symbolique) est une source de pollution non négligeable.

Tout considéré, et pour en arriver à votre question, je peux affirmer qu’il y a en effet dépassement de la capacité de charge de la planète. Ce n’est pas moi qui le dit, cela résulte des calculs faits pour mesurer l’empreinte écologique de l’activité humaine. Le jour du dépassement (de la capacité de charge) a lieu pendant nos grandes vacances ; à partir de cette date on vit à crédit, ou plutôt on épuise le capital naturel de la planète. Encore faut-il remarquer que l’empreinte écologique ne calcule que l’impact de la sphère humaine sans tenir compte des besoins de toutes les autres espèces ! Nous sommes donc vraiment trop nombreux, que ce soit au niveau mondial ou au niveau européen. Une pratique malthusienne de maîtrise de notre fécondité est absolument nécessaire.

Notre humanisme serait anthropocentriste ?

Notre humanisme est en effet vécu comme un anthropocentrisme, « l’Homme avant tout », a abouti à l’impasse actuelle, aux crises financières, socio-économiques et écologiques que nous connaissons. Une surpopulation nous entraîne dans des situations qui peuvent même devenir inhumaines.
Je me positionne en faveur d’un humanisme élargi qui prend aussi en considération les générations futures et les non-humains. Toute personne engagée dans une délibération démocratique devrait aussi se faire le porte-parole des acteurs absents, tous ceux qui ne pouvaient participer directement à cette délibération mais qui sont concernés par leurs conséquences. Par exemple une décision qui ne respecte pas la biodiversité et/ou l’avenir de notre société ne peut pas être une bonne décision.

Notre surpopulation est-elle la vraie vérité qui dérange ? Pourquoi cet ostracisme généralisé envers la question démographique d’après vous ?

L’ostracisme est particulièrement prononcé en France pour des raisons historiques. Tout au cours du XIXe siècle, il y a eu une volonté de suprématie géopolitique par le nombre pour essayer de transcender nos différentes défaites militaires. N’oublions pas que la loi répressive de 1920 interdisant la contraception et l’avortement a été votée toutes étiquettes confondues, de la gauche à la droite. Comme la pensée politique est une pensée qui en reste souvent à la ligne Maginot, le terme même de malthusien est devenu une insulte.

Que répondez-vous alors aux critiques voire aux insultes ? Il semblerait qu’il soit difficile impossible de discuter sereinement du sujet sans soulever des protestations et des amalgames.

Je suis assez souvent traité d’ayatollah de l’écologie ou d’écofasciste en herbe. Je ne prends pas cela pour une insulte mais comme une invitation au débat. Il y a trop souvent des controverses inutiles qui reposent le plus souvent sur des approximations à propos des termes utilisés. Ainsi le mot néo-malthusien est-il actuellement utilisé dans un sens de « restrictions économiques ». Ce n’est pas ma définition. Les néo-malthusiens comme Paul Robin ont oeuvré à la fin du XIXe siècle pour la libération de la femme et l’accès aux moyens de contraception. Ces ancêtres du planning familial se sont vus interdits de parole après la loi de 1920 dont nous avons parlé précédemment. Ceux qui à l’heure actuelle militent pour le respect de la vie (interdiction du préservatif, mouvement anti-avortement, etc.) relèvent de l’intégrisme et pas du libre débat. Ils sont cependant les bienvenus quand je participe à une conférence…

Êtes-vous parfois invité dans les médias ? Ressentez-vous un parti pris ou un discrédit de leur part ? Quelle est la « force de frappe » de votre militance sur Internet ?

Les malthusiens, dont je ne suis pas l’unique représentant, ne sont pas assez invités dans les médias. Mais l’association « Démographie responsable » commence à être audible. J’ai personnellement participé à une émission de RFI pendant une heure et je suis invité un peu partout en France, Paris, Lyon, Bordeaux… Je n’ai pas ressenti de discrédit, seulement une méfiance extrême des journalistes et producteurs d’émissions envers cette thématique malthusienne. On estime à ce niveau qu’il est dangereux de se lancer sur un terrain glissant. Comme pour toute idée d’avant-garde, il faut savoir affronter l’ignorance, puis le déni, auquel succède le rejet avant de commencer à faire sujet de société. Quant à l’audience précise du site que je gère, www.biosphere.ouvaton.org, je n’y accorde pas beaucoup d’importance. Il s’agit d’un réseau de documentation des écologistes, et c’est là l’essentiel : permettre à chacun de progresser dans sa réflexion personnelle. Pour ma part, j’aurai fait ce que j’estimais devoir faire… en sortant de la rubrique « faits divers » dans laquelle se complaisent la quasi-totalité des médias.

Vous avez coordonné l’ouvrage collectif Moins nombreux, plus heureux. L’urgence écologique de repenser la démographie (Ed. Sang de la Terre) avec les contributions d’Annaba, Didier Barthès, Yves Cochet, Théophile de Giraud, Alain Gras, Alain Hervé, Corinne Maier, Jacques Maret, Jean-Claude Noyé, Pablo Servigne, Michel Tarrier et Jean-christophe Vignal. Quel accueil les médias lui ont-ils réservé ?

Percer la barrière invisible que présente l’univers médiatique à tout ce qui n’est pas déjà connu est un exercice extrêmement difficile. Comme la décroissance démographique n’est pas dans l’agenda politique, comme il ne s’agit pas de sensationnalisme ou de court-termisme croustillant, cela n’intéresse pas. Si j’ai eu une recension dans le journal Libération, c’est uniquement parce que je connaissais personnellement la journaliste qui a fait l’article. Malgré mes contacts au journal Le Monde, j’attends toujours, même une simple phrase ! Il n’y a plus actuellement de grands médias de référence, juste des médiateurs de la société de consommation et du spectacle. Nous savons tous que la société croissanciste va dans le mur de plus en plus vite, mais nous préférons nos œillères.

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